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Samedi 2 mai 2009




« Rome. Mai 1980. Galleria nazionale d’arte moderna – Exposition des œuvres du sculpteur portugais Juan Vercial,
une révélation !
 »










Depuis l’ouverture, la galerie ne désemplit pas de visiteurs attirés par la réputation de Juan Vercial, sculpteur de silhouettes féminines aux formes arrondies et disproportionnées, sans tête. Pris d’assaut, Juan discute avec des personnalités artistiques dans le hall aux baies vitrées. A ses côtés, sa femme Dolorès dissimule avec maladresse une nervosité.  Enserrant de ses deux mains une flûte de champagne, son regard butine la foule comme une abeille au travail. Elle n’ose s’approcher du buffet de peur d’attirer l’attention avec ses bottes noires.

Des rires de cristal éclatent autour de l’artiste.  Une tape amicale posée sur l’épaule de Juan l’invite à se retourner. Devant lui, un homme d’une quarantaine d’années, au regard bleu blanc, à la barbe bien taillée et grisonnante, une verrue au menton  :

- Arturo ! s'exclame Juan.

Les deux hommes s’embrassent et reculent d’un pas pour mieux s’observer. Dolorès, surprise, tend l’oreille. Elle ne supporte pas de rester à l’écart. Arturo échange avec Juan quelques souvenirs de Guinée Bissau : la jungle, les camarades, les beuveries. Au nom évocateur d’une certaine Marguerita, Dolorès fixe Juan de ses prunelles de truffe sous lesquelles s’étirent des cernes violacés. Sans prendre garde à Arturo, elle fait remarquer à Juan qu’il ne lui a jamais parlé de sa vie à Bissau, encore moins de son ami. Elle abandonne les deux copains à leurs retrouvailles et se dirige vers le bar en claudiquant plus que d’habitude. Ses bottines résonnent sur le parquet. Juan ne la quitte pas des yeux, furieux qu’elle offre un tel spectacle au gratin du monde des arts.

A l’hôtel, la fidèle épouse attend le mari volage. Sa chemisette de nuit laisse apparaître une énorme cicatrice sur sa jambe droite, chétive, à la peau crayeuse. A la voir ainsi, Juan ressent de la pitié pour sa conjointe dont le prénom - Dolorès - le berçait jadis des rêves les plus fous. Sans relâche, elle le harcèle de questions. Juan ne cesse de lui répéter que son passé lui appartient. Il ouvre une bouteille de whisky « Black Mystery » et s’assied sur le fauteuil face au lit à baldaquin. Pour la calmer, il raconte à bout de souffle une parcelle de sa vie jusqu’au milieu de la nuit.

 

Lisboa sous la torpeur de Salazar. Anarchiste, il militait avec Arturo dans un groupe d’action « Utopie ao poder » (Utopie au pouvoir). Victimes de violences et d’emprisonnement, Juan et Arturo ont gagné la Guinée Bissau pour s’engager dans les rangs des « Combattants de la Libération », mouvement anticolonialiste. Dix années à vivre dans la clandestinité, démunis, sans contact avec leurs familles mais avec l’espoir au cœur d’une liberté portée par le peuple.


-  Et Marguerita, demande Dolorès.

Pas de réponse. Elle insiste encore. Juan se lève et la secoue par les épaules.

 

- Arrête cet interrogatoire. Je suis rentré de Bissau avec mes illusions perdues, volatilisées ; une révolution dévorée par la gangrène de la corruption. Fin de l’espérance libertaire. Je plaide non coupable votre honneur de mettre au secret mon passé.

 

Dolorès se redresse sur le lit, les cheveux bouclés, ébouriffés.

 

-  Non coupable ?  Mais tu es coupable ! Coupable d’avoir provoqué l’accident dans lequel j’ai perdu ma jambe. Tu étais ivre, comme souvent cela t’arrive. Et maintenant, tu t’éloignes de moi avec un regard éteint, sans reflet.

 

"Elle perd pied" pense-t-il.  Juan lance la bouteille dans la corbeille. Il hurle et lui reproche de le surveiller, de le traquer, de l’étouffer. Si elle persévère, elle se retrouvera seule. Il quitte la pièce comme un éclair. Son épouse meurtrie se blottit sous les couvertures et sanglote.

 

Taire cette douleur. Une rancœur se transforme en un fruit mûr et acide dans le cœur de Dolorès. « Maintenant, il me trompe, me voici doublement victime ». Elle épluche l’agenda de Juan. Chaque jeudi, figurent des rendez-vous téléphoniques avec des galeries à Amsterdam, Anvers, Londres, Berlin. A la rubrique notes, il énumère la vente de ses œuvres. Surprenant ! ses expositions en Europe enregistrent peu de ventes. Elle se rappelle leur première année de mariage dans cette villa avec ce grand atelier. D’où provenait alors l’argent puisqu’il débutait sa carrière ? D’un héritage, de ses économies, d’un portefeuille d’actions cotées en Bourse ? Se rajoutaient une cave à vin bien approvisionnée, des voyages, et depuis l’année dernière, des vêtements coupés sur mesure pour Dolorès « cacher mon handicap qu’il ne saurait voir », ironise-t-elle. Aujourd’hui, elle vit repliée comme ces statuettes aux formes monstrueuses, son visage caché couvert de fines ciselures. « Ces femmes de bronze, mais c’est moi ! Il m’ausculte, pétrit ma chair, me casse à coup de gouge. Ma souffrance est devenue sa source d’inspiration ».

Son corps tremble d’une colère d’orage. «  Fouiller dans ses affaires, son attaché-case». A l’intérieur, se trouve un listing de dix-neuf pages avec des noms, des dates, des quantités. Sur cette liste elle reconnaît deux célébrités décorées de l’Ordre du mérite des arts. Elle veut connaître la vérité sur sa vie en Guinée Bissau et içi, sur cette Marguerita, et qui sait d’autre chose encore ? Internet. Clic ! là tout de suite, des pages défilent ; à son étonnement, des articles démontrent le lien entre les mouvements anticolonialistes et des fonds occultes. La plupart sont écrits par Maître Janbart, défenseur des droits de l’homme dont le siège est à Rome.
Profitant de son séjour dans cette ville, Dolorès écrit à Janbart pour le rencontrer.


« Maître, je souhaiterais m’entretenir avec vous au sujet d’une personne qui m’est chère, susceptible d’avoir des liens avec votre affaire. Je pense que… enfin, puis-je vous téléphoner, je suis à Rome pendant 15 jours. »

Prétextant un rendez-vous chez la manucure, Dolorès rencontre Me Janbart à son bureau. Pendant l’entretien, sa voix s’emporte dans un flot continu de paroles sur la situation de Juan, ses expositions, l’accident. Me Janbart fixe cette femme qui cherche la vérité comme une bouée à laquelle se raccrocher. Elle poursuit sur le passé de Juan en Guinée Bissau, les « Combattants de la Libération ».

- Les « Combattants de la Libération », dites-vous ? Comment s’appelle votre époux ?


Janbart ouvre l’ordinateur et poursuit :


- Les autorités judiciaires soupçonnent d’anciens militants de ce mouvement d’écouler des pierres en provenance de Sierra Leone sur le marché européen auprès des joailliers et des galeries d’art. Juan Vercial, votre époux, fait l’objet d’une surveillance européenne. Faute de preuves, nous ne pouvons l’inculper. Pouvez-vous nous aider ? 

Janbart esquisse un sourire qui s’efface aussitôt.


Dolorès passe sa bague, cadeau de son bien-aimé, sur ses lèvres. « Des diamants », se dit-elle en regardant cette pierre d’un gros calibre. Son souffle court et accéléré devient léger et silencieux. Après un long moment, elle se dresse, ouvre la porte et sort sans saluer Janbart. Dans l’escalier, oubliant son canard boiteux, elle sautille, jubile et murmure « adieux aux armatures en fer, désormais je revêtirai des chaussures à talon, l’handicapée sort de l’ombre. Une case toute dorée vous attend Juan Vercial, mon silence, brillant joyau, en échange d’un nouvel Eden, paradis d’Adam et Eve ».




  
Par M. Champagne - Publié dans : Nouvelles
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Dimanche 22 février 2009

Ce texte présente quelques moments de la vie d’un laboureur de Nicolet (village du Québec, près de Trois-Rivières) au début du XXè siècle.  Le labeur  façonne l’homme à son image :  le laboureur cultive la terre et s’y enracine, le corps porte les marques du travail, à peine écloses, les joies et les peines se fécondent sans cesse, les espoirs s’envolent. Au-delà des archives, entendons ces voix et leur silence qui nous font revivre ces instants de vie.


 

© Bibliothèque nationale du Québec – Ferme d’autrefois


NAITRE sur cette terre et lui devoir tout de son présent, de son passé et d’un futur à repousser chaque jour. Vivre comme elle au fil des saisons. Sentir la sève couler au printemps dans ses veines et dans l’écorce des érables, devenir une herbe folle dans la douceur de l’été, se couvrir d’un feuillage automnal, s’engourdir dans un paysage enneigé. Et recommencer au fil du temps  débroussailler, déraciner, semer, récolter.

Courber la silhouette - à peine pubère - pour travailler la glèbe tôt le matin et après l’école pour aider le père. Modeler les sillons dans la boue et la terre humide, respirer la rosée.  Atteler la charrue au poitrail de Roméo le cheval de labour. Huer d’une voix forte, muette d’émotion,pour qu’il avance d’un trot régulier, le pousser à tout-va. Divaguer derrière la bête, un coup à droite, un coup à gauche comme sous l’effet de l’alcool transparent.  Epandre le fumier dans les rainures. L’enfouir à la main dans les longues tranchées - au plus profond - avec l’image de creuser sa propre tombe avant l’âge. Tolérer sans rechigner les courbatures, celles du bas du dos, les plus douloureuses. Tomber de fatigue d’un seul tenant au son des broches à tricoter de la femme. Fixer la laine qui glisse toute seule entre les mains gercées. S’endormir comblé de douleurs.
  Semer à la volée du blé, de l’orge, de l’avoine, du seigle aux beaux jours et redevenir l’espace d’un instant l’enfant du père qui jouait dans les champs. Recouvrir la semence avec Roméo, terminer au râteau.


Ranger les outils, rentrer au bercail à pas de loup. PARTIR sur les chantiers l’hiver au village des Grandes-Piles (près de Shawinigan) pour amener de l’oseille à la famille. Bûcher dans la neige avec des laboureurs qui se font bûcherons à la morte saison. Cogner d’une poigne ferme à en perdre le souffle pour entailler le tronc et ses bonnes années. Entendre l’écho des coups de hache dans les froides journées.


©   Pierre Gariepy, avec son aimable autorisation

Gémir en silence lorsque l’arbre vaincu tombe. Jeter le manche après la cognée par lassitude et par dégoût. Avoir pour seul compagnon chaussettes et chemises qui sèchent près du poêle à bois.  Esseulé sans la femme. Jouer du violon le dimanche, jour de repos des bûcherons, jour du seigneur. Suivre le nuage opaque de la fumée de la pipe, s’y glisser pour que le souvenir de la maisonnée reste intact.  Cacher son ennui dans un silence. 

Rire en retournant enfin au bercail avec une liasse de billets dans la   poche. Embrasser et vite aimer. ENGENDRER.  ENGERBER.

LABOURER:  au printemps, scruter les champs recouverts d’une fine gelure pour déceler les premiers grains de blé.  Régénérée, l’énergie du laboureur lorsque le printemps coule dans la rivière Nicolet.  Plonger dans ses racines, labourer, s’éreinter, se saigner aux quatre veines.

Se faire du mauvais sang car le nouveau-né s’annonce


Dompter le diable en séparant le grain de son écorce, le bien du mal, la ville de la campagne. Chasser la maladie.  Etre l’homme de plein vent.

Eviter la forêt parfumée de grands pins à la nuit tombante de peur de rencontrer les mauvais esprits ou des revenants.  




© Bibliothèque nationale du Québec

Entendre le son de la cloche de l’église. Frappés par la grippe espagnole, jeunes et vieux retournent six pieds sous terre. Feindre de ne pas entendre, écouter l’arrivée de la pluie. Lever la tête. Regarder le ciel où flottent les nuages et volent les oiseaux. Compter les années de disette. Prier pour une bonne récolte, assez de grains pour ne plus connaître la faim.  Sourire à la femme qui secoue son linge.  TRACER pour ses enfants un sillon fécond
  

Envie d’aller ailleurs comme un bref désir qui vous prend. Activer la machine à battre et perdre ses mauvaises idées. Accueillir avec humilité ce qui est.



    










Par M. Champagne - Publié dans : Nouvelles - Communauté : L'écriture dans tous ses états
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