« Rome. Mai 1980. Galleria nazionale d’arte moderna – Exposition des œuvres du sculpteur
portugais Juan Vercial,
une révélation ! »
Depuis l’ouverture, la galerie ne désemplit pas de visiteurs attirés par la réputation de Juan Vercial, sculpteur de silhouettes féminines aux formes arrondies et disproportionnées, sans tête.
Pris d’assaut, Juan discute avec des personnalités artistiques dans le hall aux baies vitrées. A ses côtés, sa femme Dolorès dissimule avec maladresse une nervosité. Enserrant de ses deux mains une flûte de champagne, son regard butine la foule comme une abeille au travail. Elle n’ose s’approcher du buffet de peur d’attirer
l’attention avec ses bottes noires.
Des rires de cristal éclatent autour de l’artiste. Une tape amicale posée
sur l’épaule de Juan l’invite à se retourner. Devant lui, un homme d’une quarantaine d’années, au regard bleu blanc, à la barbe bien taillée et grisonnante, une verrue au menton :
- Arturo ! s'exclame Juan.
Les deux hommes s’embrassent et reculent d’un pas pour mieux s’observer. Dolorès, surprise, tend l’oreille. Elle ne supporte pas de rester à l’écart. Arturo échange avec Juan quelques souvenirs
de Guinée Bissau : la jungle, les camarades, les beuveries. Au nom évocateur d’une certaine Marguerita, Dolorès fixe Juan de ses prunelles de truffe sous lesquelles s’étirent des cernes
violacés. Sans prendre garde à Arturo, elle fait remarquer à Juan qu’il ne lui a jamais parlé de sa vie à Bissau, encore moins de son ami. Elle abandonne les deux copains à leurs retrouvailles et
se dirige vers le bar en claudiquant plus que d’habitude. Ses bottines résonnent sur le parquet. Juan ne la quitte pas des yeux, furieux qu’elle offre un tel spectacle au gratin du monde des
arts.
A l’hôtel, la fidèle épouse attend le mari volage. Sa chemisette de nuit laisse apparaître une énorme cicatrice sur sa jambe droite, chétive, à la peau crayeuse. A la voir ainsi, Juan ressent de
la pitié pour sa conjointe dont le prénom - Dolorès - le berçait jadis des rêves les plus fous. Sans relâche, elle le harcèle de questions. Juan ne cesse de lui répéter que son passé lui
appartient. Il ouvre une bouteille de whisky « Black Mystery » et s’assied sur le fauteuil face au lit à baldaquin. Pour la calmer, il raconte à bout de souffle une parcelle de sa vie
jusqu’au milieu de la nuit.
Lisboa sous la torpeur de Salazar. Anarchiste, il militait avec Arturo dans un groupe d’action « Utopie ao poder » (Utopie au pouvoir). Victimes de violences et d’emprisonnement, Juan et Arturo ont gagné la Guinée Bissau pour s’engager dans les rangs des « Combattants de la Libération », mouvement anticolonialiste. Dix années à vivre dans la clandestinité, démunis, sans contact avec leurs familles mais avec l’espoir au cœur d’une liberté portée par le peuple.
- Et Marguerita, demande Dolorès.
Pas de réponse. Elle insiste encore. Juan se lève et la secoue par les épaules.
- Arrête cet interrogatoire. Je suis rentré de Bissau avec mes illusions perdues, volatilisées ; une révolution dévorée par la gangrène de la corruption. Fin de l’espérance libertaire. Je plaide non coupable votre honneur de mettre au secret mon passé.
Dolorès se redresse sur le lit, les cheveux bouclés, ébouriffés.
- Non coupable ? Mais tu es coupable ! Coupable d’avoir provoqué l’accident dans lequel j’ai perdu ma jambe. Tu étais ivre, comme souvent cela t’arrive. Et maintenant, tu t’éloignes de moi avec un regard éteint, sans reflet.
"Elle perd pied" pense-t-il. Juan lance la bouteille dans la corbeille. Il hurle et lui reproche de le surveiller, de le traquer, de l’étouffer. Si elle persévère, elle se retrouvera seule. Il quitte la pièce comme un éclair. Son épouse meurtrie se blottit sous les couvertures et sanglote.
Taire cette douleur. Une rancœur se transforme en un fruit mûr et acide dans le cœur de Dolorès. « Maintenant, il me trompe, me voici doublement
victime ». Elle épluche l’agenda de Juan. Chaque jeudi, figurent des rendez-vous téléphoniques avec des galeries à Amsterdam, Anvers, Londres, Berlin. A la rubrique notes, il énumère la
vente de ses œuvres. Surprenant ! ses expositions en Europe enregistrent peu de ventes. Elle se rappelle leur première année de mariage dans cette villa avec ce grand atelier. D’où
provenait alors l’argent puisqu’il débutait sa carrière ? D’un héritage, de ses économies, d’un portefeuille d’actions cotées en Bourse ? Se rajoutaient une cave à vin bien
approvisionnée, des voyages, et depuis l’année dernière, des vêtements coupés sur mesure pour Dolorès « cacher mon handicap qu’il ne saurait voir », ironise-t-elle.
Aujourd’hui, elle vit repliée comme ces statuettes aux formes monstrueuses, son visage caché couvert de fines ciselures. « Ces femmes de bronze, mais c’est moi ! Il m’ausculte,
pétrit ma chair, me casse à coup de gouge. Ma souffrance est devenue sa source d’inspiration ».
Son corps tremble d’une colère d’orage. « Fouiller dans ses affaires, son attaché-case». A l’intérieur, se trouve un listing de dix-neuf pages avec des noms, des dates, des
quantités. Sur cette liste elle reconnaît deux célébrités décorées de l’Ordre du mérite des arts. Elle veut connaître la vérité sur sa vie en Guinée Bissau et içi, sur cette Marguerita, et qui
sait d’autre chose encore ? Internet. Clic ! là tout de suite, des pages défilent ; à son étonnement, des articles démontrent le lien entre les mouvements anticolonialistes et des fonds
occultes. La plupart sont écrits par Maître Janbart, défenseur des droits de l’homme dont le siège est à Rome. Profitant de son séjour dans cette ville,
Dolorès écrit à Janbart pour le rencontrer.
« Maître, je souhaiterais m’entretenir avec vous au sujet d’une personne qui m’est chère, susceptible d’avoir des liens avec votre affaire. Je pense que…
enfin, puis-je vous téléphoner, je suis à Rome pendant 15 jours. »
Prétextant un rendez-vous chez la manucure, Dolorès rencontre Me Janbart à son bureau. Pendant l’entretien, sa voix s’emporte dans un flot continu de paroles sur la
situation de Juan, ses expositions, l’accident. Me Janbart fixe cette femme qui cherche la vérité comme une bouée à laquelle se raccrocher. Elle poursuit sur le passé de Juan en Guinée Bissau,
les « Combattants de la Libération ».
- Les « Combattants de la Libération », dites-vous ? Comment s’appelle votre époux ?
Janbart ouvre l’ordinateur et poursuit :
- Les autorités judiciaires soupçonnent d’anciens militants de ce mouvement d’écouler des pierres en provenance de Sierra Leone sur le marché européen auprès des joailliers et des galeries d’art.
Juan Vercial, votre époux, fait l’objet d’une surveillance européenne. Faute de preuves, nous ne pouvons l’inculper. Pouvez-vous nous aider ?
Janbart esquisse un sourire qui s’efface aussitôt.
Dolorès passe sa bague, cadeau de son bien-aimé, sur ses lèvres. « Des diamants », se dit-elle en regardant cette pierre d’un gros
calibre. Son souffle court et accéléré devient léger et silencieux. Après un long moment, elle se dresse, ouvre la porte et sort sans saluer Janbart. Dans l’escalier, oubliant son
canard boiteux, elle sautille, jubile et murmure « adieux aux armatures en fer, désormais je revêtirai des chaussures à talon, l’handicapée sort de l’ombre. Une case toute dorée vous
attend Juan Vercial, mon silence, brillant joyau, en échange d’un nouvel Eden, paradis d’Adam et Eve ».
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