Mardi 11 mars 2008

Ce texte s'inspire d'un personnage, le commissaire Rovère dans la série "Boulevard du Palais" interprété par Jean-François Balmer. 

undefined

        Lacey reste debout avec sa gueule des lendemains désenchantés, sa barbe drue aussi piquante que des dards enfoncés dans sa chair. Surnom qu’il se donne de par son attirance pour les landes écossaises envahies de brouillard et d’humidité, Lacey, alias le commissaire Longuet, n’arrive toujours pas à sourire à son reflet dans la glace. Sans crier gare, Lacey aussi lassé qu’une laisse sans chien au bout de la corde, tente de guerre lasse de s’accrocher encore une fois à une nouvelle quête de la vie. Il aime flâner au square du Vert-Galant, sur la pointe ouest de l'île de la Cité, traînant ses pieds vagabonds. Il savoure les rayons de soleil si maigres soient-ils à l’horloge d’hiver, cinq heures tapantes. Ah ! sentir cette chaleur sur sa peau trouée comme une éponge dont il ne reste que les glaçons au fond du verre de whisky. Les derniers visiteurs du soir s’attardent dans le parc : une femme chargée de sac et son gamin rentrent au bercail, un vieux donne à manger aux pigeons avant de regagner son logis, un mouflet fonce avec sa trottinette vers la sortie. Lacey s’arrête au milieu du chemin, les mains dans les poches et fixe le bouleau droit devant lui. La noirceur commence à tomber, les oiseaux gagnent leur nid, seul le bruit des voitures au loin anime le décor. Tout semble figé dans la frêle clarté du jour entre chien et loup. Rejaillit dans sa mémoire le visage de cette épouse partie depuis belle lurette avec un camarade de promo sur la côte des amours frivoles. Une onde de bonheur, trois petits tours et puis s’en vont.  Seul, Lacey reste sur le quai et tente de rappeler sa douce qui fut jadis une moitié. Envolées les illusions, il passe ses soirées avec madame désillusion veuve joyeuse d’Offenbach.

     Son travail à la PJ lui fait côtoyer des vies qui ne demandent qu’à vivre avec grand éclat ou sur un écran plat, le tout saupoudré de malhonnêteté, cocktail Molotov garanti. Des mécréants, des lâches, de pauvres imbéciles aux paluches plus ou moins couvertes de sang. Sa vie ? elle ressemble à s’y m’éprendre à ces travailleurs clandestins tapis dans l’obscurité rêvant de ciels étoilés, de soleil doré au zénith dans les dédales du SentierIl poursuit sa route et s'arrête au 36 quai des Orfèvres.  D’où lui vient cette lassitude qu’un passant l’œil attardé sur les promeneurs nocturnes détecte à la démarche lancinante et chancelante de notre commissaire ? d’une déception amoureuse ? d’un adultère inavoué ? ou tout simplement de l’usure ? Usé, usure, Lacey repasse en filigrane la définition de son dictionnaire imaginaire : qualificatif pour désigner une maladie dont les symptômes à peine décelables pénètrent timidement au cœur de l’âme. Disparaissent les sourires, l’ardeur des sentiments, le goût de parler, d’échanger, de vibrer. Au fil des jours, des mois, des années, le mal prend ses aises au coin des alvéoles de l’organe du cœur et s’insinue dans le souffle de la vie rendant la respiration difficile, chaotique, saccadée. Description qui sied à notre Lacey dirait son collègue Larousse ou feu le petit Robert. Le voilà au milieu du gué ne sachant s’il convient d’avancer ou bien retourner au port ou encore rester là, coi, à regarder la Seine, ce serpent de mer aux eaux grises sans Nessie dans son lit. Doit-il se mesurer aux quarantièmes rugissants à l’image de son divisionnaire ? Mener bataille aux cinquantièmes hurlants, soit à tous les ténors de la justice ? L’expérience ne suffit plus pour continuer ce voyage au bout de soi. Un bourdonnement, suivi d’une détonation attirent son regard. Croisant la lumière d’un réverbère, Lacey remonte le courant lentement jusqu’à la voûte étoilée. Attrait de deux corps célestes – les astres et celui de notre commissaire – reconnaissance en orbite d’où émerge un choc thermique en l’absence d’OVNI et de Duchovny, son acteur préféré de la série La vérité est ailleurs

     Une voix intérieure jaillit de son crâne dont les intonations résonnent jusqu’à ses tempes. Cette voix qu’il reconnaît sans peine est celle d’Athéna, déesse de la raison, à la tonalité monocorde et rassurante : «  à chacun d’assumer son humanité avec ses limites, ses craintes, ses faiblesses et sa force ». Sa force ? la sienne demeure étouffée depuis moult déboires. Alors, Lacey s’accroche au portrait du jeune homme qu’il fut et tel un peintre procédant par touches successives ajoute du grisé à ses cheveux, creuse des sillons sur ce visage fatigué et buriné, dessine des vallons autour de sa taille, des valoches sous les yeux sans projet de voyage. Toujours ce poids de l’amertume qu’il traîne sur son dos. Continuant son chemin, il poursuit sa promenade jusqu’à la place du Châtelet et s’assied au bord de la fontaine. Les deux jambes perpendiculaires, talons plantés dans le sol, notre commissaire inspecte les touristes, les jeunes rappeurs, les spectateurs sortant du théâtre, les Velib’ zigzagant au radar. Lacey se sent bien, entouré de cette foule qui s’agglutine sur le rond point, puis se disperse sans lui accorder la moindre attention. Il sort péniblement de sa poche une fiole d’eau de vie rouspétant de sa maladresse « pas bon pour le vol à la tire », pense-t-il et redevient l’espace d’un moment ce Jack Kerouac malgré sa rondeur et ses cinquante balais, sur les routes de sa ville à défaut de la 66 qui traverse les Etats-Unis de bout en bout. Il avale une rasade, ferme à demi ses yeux pétillants d’allégresse, sourcils en arc de flèche, tactique de ses interrogatoires. Sa première affaire : échec monumental dont il sortit écorché, un innocent accusé à tort. Des gardes à vue, des poursuites contre les malfrats et la mafia, des mises en accusation, les négociations ardues avec madame la Juge pour agir à sa guise comme il le souhaite. Le tout mijoté sous des braises pendant vingt années durant lesquelles Lacey se forgea une coriace carapace aussi dure que celle du cuirassé Potemkine. «  Ne pas sombrer, uniquement tomber dans un spleen uniforme et invariable comme le Boléro de Ravel. Le même rythme répété cent soixante neuf fois, je répète, [il épele le nombre] cent soixante neuf fois. Du pur Longuet enfermé dans cette durée avec les éprouvés », clame-t-il fixant ses chaussures.

     Un sourire se dessine sur sa bouche charnue trop longtemps esseulée. Les lèvres du commissaire rêvent et remuent fébrilement sur les notes de jazz qu’il fredonne. Une trame du célèbre pianiste Novecento qui navigua sur l'Atlantique sans jamais quitter le navire Virginian lui redonne une étincelle d'énergie.  A quoi, à qui songe-t-il ?  Le commissaire valse sur l'océan, roule avec la houle, tangue dans le reflux des vagues. Dans sa rêverie, il entend les bruits de la cité. Chacun prend place dans l’amphithéâtre. Sur quel sujet ? N’importe. Une Minerve romaine s’installe aux premières loges, grande, les traits calmes, une peau diaphane, plus majestueuse 
que belle. Sa tête touche le ciel. Munie d’une lance et d’un bouclier en peau de chèvre, elle s’avance dans l’arène pour lutter contre les géants. Elle plonge son épée dans la poitrine de sa première victime, Pellas, le divisionnaire. Quant à son second adversaire, Encelade, elle l’immobilise en lui jetant la Sicile sur le dos de madame la Juge. «  L’esprit conjugué à la force», marmonne-t-il.

     Claquement de portières, un démarrage intempestif à un feu rouge passé au vert, Paris le rattrape avec ses carrefours giratoires, ses passages voûtés, ses galeries souterraines, ses rues congestionnées, ses boutiques d'art, ses bistrots enfumés, ses monuments aux morts, son RER sans rêve car il manque les vers, ses jardins à la française aux conifères en forme de cônes, les femmes et les enfants d'abord, les hommes célibataires, les hommes mariés, divorcés, et quoi encore !  les cadres dynamiques, les familles recomposées, les fichus touristes coiffés de casquettes à l'envers, les artisans roulant en camionnette à défaut des mécaniques, les dimanches à se balader dans le quartier du Marais, à escalader le Sacré-Coeur nom de Dieu ! à virevolter entre les rollers sur les berges fermées aussitôt récupérées par les 4 x 4 pollueurs de Neuilly Plaisance sans plaisanterie, à regarder les photos exposées sur les grilles du jardin du Luxembourg, à boire une bière au café place du Colonel Beurré, à courir après ces satanés pigeons, à monter au sommet des tours de Notre-Dame pour côtoyer les gargouilles à la langue pendante et Quasimodo.  Fin de l'énumération à la Prévert qui lui ressemble donc s'assemble.  Et la virée continue, tourner en rond comme la terre nommée Gaïa.  " Encore une femme ", songe-t-il.

     S’enfoncer plus profondément dans le tunnel de l’indifférence. Ouverture en approche. L’éclat de Paris irradie ses pensées noires. Lacey écrase son mégot, se lève et repart d’un bon pied amoureux de la cité à défaut de déesse à ses côtés. Derrière lui, une seconde chance marche dans ses pas comme les clowns qui se cachent dans le dos des passants et singent leur démarche. Deux ombres se profilent sur le macadam.  Au tournant sous le passage de la Voûte elles n’en font plus qu’une. Un métro aérien passe non loin de là baigné d’une lueur blanche aveuglante sans voyageur. Il entre dans le café des Amis et s’attable au comptoir. « Je prendrais bien un petit verre de liberté avec moi-même, pas vous ? », lance-t-il à son reflet dans le zinc
par M. Champagne publié dans : Nouvelles communauté : L'écriture dans tous ses états
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Dimanche 25 novembre 2007

Ecosse-Menhirs.jpg

 

Crédit photo Ph Léon 2000 

Ellis et Johanna ont leur fils en Irak. Fiers de leur progéniture, le drapeau américain flotte devant leur pavillon de banlieue de Lowell, Massachusetts. Leur fiston de vingt-deux ans, John, revient au pays en permission. Enfant doué pour la musique, un goût prononcé pour la médecine, le paternel insistait pour qu’il s’engagea dans l’armée. De père militaire, de mère absente, ou mieux faisant acte de figurante, que pouvait-on attendre d’un jeune badigeonné de patriotisme, emmuré dans un silence en guise de désespoir ? Que de s’incliner sous le diktat du père caporal ! Oui, le peuple américain a une mission universelle : répandre la démocratie à travers le monde. Terreau de la liberté où chacun peut se faire une place au soleil munie de sa volonté et de son courage.

" Self made man ", disait-on ;  " Join us ", renchérissent les militaires recrutant dans les universités, les agences de placement, dans les gymnases.  Partout, dans la moindre banlieue, sur les autocollants posés sur les pare-brise des voitures, l'étendard américain s'affiche, de quoi rêver de devenir un héros, une star.

Ainsi John partit en Irak.

- Où est-ce ?  lui demanda ses parents.
De toute façon, il rentrera tous les trimestres.  Espérons !  Ne part-il pas avec la meilleure armée du monde ?  Après neuf mois sur le terrain, John sombre peu à peu dans l'indifférence, le délire, la peur coincée au creux de son estomac.  Dans sa tête, il entend sans arrêt des tirs, des cris, des rigolades, une radio.  Il sent l'odeur de la cocaïne dans le 4x4, à fond la défonce avec Peter et Max.  Inutile de tirer de sang froid.  Plutôt incapable de lancer un mortier sur des villages endormis, des gamins fuyant les chars.  Et pourtant, la chimie fait des miracles pour ne pas dire des ravages.  Voilà John après un snif de poudre blanche rigolant sous le feu d'artifice des roquettes, faisant du slalom avec son véhicule qui écrase au passage toute forme de vie.  Le lendemain, le réveil.  Prise de conscience de la boucherie.  Puis, la descente aux enfers.  Nouvelles expéditions noctures et recommence la soirée macabre.

Retour d'Irak.  John en permission.  Dans la toilette d'un bar aux abords d'autoroute, son visage dans le miroir se perd dans la buée qu'il émet de sa bouche rendue aigre par l'alcool.  Est-ce un jeu de gamin ou se cache-t-il ?  Dessine-t-il des ronds dans l'eau sur toute la surface de la vitre avant de couler ?  Ses rêves se fissurent comme un puzzle dont les morceaux dispersés aux quatre coins de la planète rendent illusoires toute réussite.  La glace devient un banc de brouillard épais.  John recule d'un pas, son coeur crie, un gouffre se creuse dans ses racines et avale son identité.  Il s'arrête, inspecte ses cicatrices, tend le cou et plisse les yeux afin de distinguer une émotion tapie dans le sillon de ses traits tirés. Sa barbe drue lui donne l'impression qu'il porte de fines aiguilles de métal qui percent son âme.  Des ombres apparaissent - la mort devant et derrière lui.

" Que suis-je devenu ? "  Ainsi, John se retrouve en tête à tête avec lui dans un trou perdu de l'Alabama loin des siens.  Va-t-il revenir au bercail ?  Le bercail, son régiment ?  Va-t-il rejoindre le nid familial ?  Que dire à ses parents des beuveries, des amphétamines, des atrocités qu'il a commises suite à un shoot ?  " De votre gamin, que reste-t-il ? "  Ses cordes vocales vibrent sans prononcer un mot.  Un appel au secours écrit à même la buée   " Pa, sort-moi de ce merdier ".  Silence radio, friture sur la ligne.  John retourne dans la salle où il sera un de plus parmi les perdus, les décalés, les disjonctés dans ce vaste pays que sont les Etats-Unis.  " Mais où est donc passée mon étoile ? " maugrée-t-il avalant sa capsule d'ectasie.

CBS News.  Extrait publié dans Le Monde, édition du 15 novembre 2007 :  "Une véritable "épidémie de suicides" sévit chez les anciens militaires américains, avec 120 morts par semaine, révèle une enquête de la chaîne de télévision américaine CBS.  Au moins 6 256 personnes ayant servi dans l'armée ont mis fin à leurs jours en 2005..."

par M. Champagne publié dans : Nouvelles
ajouter un commentaire commentaires (1)    recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus