Jeudi 11 mai 2006

La sueur coule sur son front. Son cœur s’emballe, souffle coupé dans sa poitrine. La peur, cette dame de noir vêtue, fine comme une aiguille de guêpe, aux traits acérés, recouvre ses épaules. Ses doigts gambadent sur les touches du piano sans queue ni tête. La foule bat le rappel. Guidé par sa peur, le jeune virtuose goûte le nectar d’un public emballé.

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                                                     Crédit photo Ph Léon 2003

Gudrün allonge le pas sur le chemin qui la conduit au parc floral de Vincennes à Paris. Dans quelques heures, l’Orchestre de chambre de Bergen donnera un concert en plein air. Le violon sous le bras, Gudrün franchit la grille d’entrée et pénètre sous la tente érigée pour l’occasion. Le toit recouvert d’une tenture bouton d’or dessine une coiffe posée au-dessus des rangées de sièges. Une haie d’arbustes plantés derrière les rosiers ferme l’amphithéâtre. Les rayons du soleil de seize heures tardent à dissiper la chaleur accumulée durant la journée. Zigzaguant entre les allées à l’allure d’un tango argentin, Gudrün prend place à l’orchestre. L’ajustement des cordes émet des sons cacophoniques dans ce décor champêtre. D’un rapide coup d’œil, elle salue ses collègues, violoncellistes, hautboïstes, flûtistes. Elle tire sur sa jupe de coton pincée à sa taille de jeune fille. Gudrün remonte une mèche blonde qui lui frôle la joue levant le voile sur un œil azuré semblable aux fjords de Norvège. Son regard croise celui de Kim, le pianiste. Ses lèvres semblables aux groseilles murmurent ces mots « Ne crains rien Kim, tout se passera bien. » 


Jeune coréen, Kim termine ses études de piano au Conservatoire de musique de Bergen. Son corps frêle et juvénile se glisse entre les gerbes de fleurs disposées sur l’estrade. Il s’installe sur le tabouret de velours vermillon, relevant la queue de pie de sa veste, le dos bien tendu. Il passe un doigt dans le col de sa chemise et respire tout en gonflant ses joues


Le bruit des chaises le tire de sa torpeur. Une délégation d’américains en provenance de Harlem s’installe au premier rang. Des silhouettes s’assoient et se relèvent, des éventails battent l’air, des enfants courententre les futaies. Quelques toux fusent dans l’air. Le chef d’orchestre arrive à grandes enjambés et prend place au pupitre. Silence. Avec ses doigts fins aux ongles rongés jusqu’à la cuticule, Gudrün tournent les pages de la partition. Debout, la baguette à la main, le maestro lève la tête et inspecte les musiciens. Les archets se dressent. Kim pose ses mains moites sur ses cuisses. Il fixe la tente qui vole au vent telle une voile de catamaran. Le programme débute par un concertode Wolfgang Amadeus Mozart. Les cordes jouent les premières notes en fugato. Le pianiste enchaîne avec un allegretto sur une tonalité gaie et légère.  


Place au moderato. Bzz, bzz…. Un insecte frétille parmi les concertistes. Güdrun prise d’assaut par l’adagio en si mineur n’entend pas les bruits ambiants. L’oreille aiguisée de Kim reconnaît le bourdonnement d’une mouche à miel. Une crampe surgit de son bras droit et retient son attention. « Suis-je victime de mon imagination ou de l’aiguillon d’une abeille ? », se demande-t-il. Il se voit allongé sur le sol, enfant, près d’un rucher. Le visage de sa mère lui apparaît embrouillé. Il suffoque. Une poussée de fièvre l’enveloppe. Tout devient flou. Devant lui, une raie de lumière le réveille. Ses mains valsent sur le clavier et font émerger un allegro agitato tout en variation. Le pouls de Kim s’emballe. Ses doigts vibrent et rompent l’harmonie du mouvement par des cassures saccadées. La salle perçoit une cadence effrénée. La musique passe, roule, coule, s’envole, chute. 


Des personnes assises au premier rang reconnaissent dans cette mosaïque de rythmes celui du Gospel. Une voix s’élève et entame un chant aux inflexions toniques. D’autres gorges se déploient avec des trémolos. Le tapement des mains donne de la vigueur à ce souffle de liberté. Les musiciens entraînés par le courant s’associent à l’improvisation. Le chef d’orchestre rebondit sur ses pieds. Sautillant comme un danseur, il décrit un ballet de serpentins avec son bâton en tourbillonnant de-ci, de-là. Où se trouve le spectacle, sur scène, ou dans l’auditoire ? Le critique musical déchire son pamphlet pour en rédiger un autre à toute vitesse. Debout, les femmes oscillent des hanches. Les hommes scandent quelques pas de danse, le buste à moitié plié. Les yeux écarquillés, Kim observe l’assistance. Une avalanche d’acclamations l’invite à jouer avec fugue. Enfin, il oublie sa frayeur maladive et goûte au nectar d’un public qui vibre à l’unisson. La peur quitte le jeune homme sur les ailes d’une poliste sans se retourner. Ce soir, les manches retroussées, Kim découvrira son bras, indemne de toute blessure
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Kim souffre d’allergie aux piqûres de guêpes. Son amie Gudrün ne cesse de lui faire ingurgiter des anti-allergiques, de l’enduire de citronnelle durant la période estivale. Une vague d’angoisse submerge Kim et l’inonde de sueur «  Pourrais-je me concentrer et jouer sans me faire harceler par un frelon ? » Il ferme les yeux. Des petites lueurs chatoyantes s’amoncellent et forment une image. Une grosse abeille rousse et dorée à corselet noir arrive droit sur lui et le blesse. Son dard laisse une douleur lancinante à sa victime.
par M. Champagne publié dans : Nouvelles
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Jeudi 13 avril 2006
Où la fureur d'une jeune fille en fleur se conjugue à l'horreur.
 

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                                      Crédit photo Ph Leon 2004


Le chef l’avait convié tôt le matin dans son bureau. Clac ! La porte refermée aussitôt derrière elle, Marie Charlotte se sent prise au piège. Il va encore me dire que je n’ai pas publié mon rapport dans les délais. Son estomac se noue et son visage, si doux d’habitude, se durcit. Elle le fixe droit dans les yeux. La colère gronde, prête à rugir.
  

-  J’attendais votre publication hier matin. Je n’ai rien reçu. Votre comportement est inadmissible pour l’entreprise. Si vous jugez que votre travail n’est pas à la hauteur de vos ambitions, allez voir ailleurs. 

Les cheveux blonds du patron ondulent d’une aigreur acérée par son regard bleuté. Assis dans son fauteuil président, en cuir noir, le dos droit, Monsieur se dandine savourant sa victoire. 

Marie Charlotte bondit sur les mots qui lui sortent de la bouche, sans aucun contrôle. 

- Quoi ? Je n’arrête pas de travailler tard le soir pendant que d’autres prennent le thé et discutent dans les couloirs. Quelle injustice !

Elle ne peut plus rester cloîtrée dans cet espace avec ce mufle.   Il faut que je sorte, se dit-elle. Son instinct la pousse vers la sortie. Dans le couloir, l’air frais calme ses effluves. Se redressant et serrant les points, elle ajoute :

-  C’est la dernière fois que l’on me traite de cette façon. 

Sa jupe mauve virevolte, ses chaussures de daim la font trébucher. La voilà par terre à côté de l’imprimante. Une image jaillit de son ventre. Poupon dodu, elle se revoit naviguant à quatre pattes, entre les draps soufflés par le vent, séchant au soleil de Provence.   Une odeur d’eau de javel la ramène à ses 30 ans. Se relevant d’un coup sec, face à l’ascenseur, elle quitte l’étage.

A la cafeteria, le brouhaha du matin accompagne la fumée des cigarettes. Bien tapie dans un coin, Marie Charlotte se demande comment se libérer de ce goujat. Allumant une clope, la voilà déjà loin dessinant un sombre dessein. «  Et si je lui faisais la peau ? Non, je risque la taule pour ce pauvre bougre ».  Peu à peu le bruit s’estompe, les ombres repartent dans la tour.

 

Toute la journée, Marie Charlotte évite de frôler dans la salle machine ce « Monsieur le chef du département des bilans ». Dépôt de bilan, mon gars, ce sera bien fait pour ta pomme. Enfin, le soir tombe et les ombres rentrent tous à la maison. Sur le chemin de la gare, Marie Charlotte discute avec sa copine Anne. Partageant les goûts pour se vêtir à la bohémienne, rigolant de tours pendables à jouer à ses petits amis, elles s’émoustillent comme des gamines, bras dessus bras dessous. Anne partage sa vie avec un adepte du vaudou, originaire d’Afrique du Sud. Très éprise de spiritisme, un éclair lui traverse l’esprit. 

- Dit donc Marie, si tu faisais appel à Djahabbadi, maître vaudou qui partage mon pallier. Je suis sûre qu’il règlerai ton problème. Un coup sur la gorge du coq, et couic, terminé pour tu sais qui. 
- Génial, ton idée, Anne. Je serai enfin débarrassée. Et en plus, il n’y aurait aucune trace. Tu me prends un rendez-vous pour demain ? Sinon, je devrai remettre mon rapport et ça me gonfle
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par M. Champagne publié dans : Nouvelles
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