La sueur coule sur son front. Son cœur s’emballe, souffle coupé dans sa poitrine. La peur, cette dame de noir vêtue, fine comme une aiguille de guêpe, aux traits acérés, recouvre ses épaules. Ses doigts gambadent sur les touches du piano sans queue ni tête. La foule bat le rappel. Guidé par sa peur, le jeune virtuose goûte le nectar d’un public emballé.
Crédit photo Ph Léon 2003
Gudrün allonge le pas sur le chemin qui la conduit au parc floral de Vincennes à Paris. Dans quelques heures, l’Orchestre de chambre de Bergen donnera un concert en plein air. Le violon sous le bras, Gudrün franchit la grille d’entrée et pénètre sous la tente érigée pour
l’occasion. Le toit recouvert d’une tenture bouton d’or dessine une coiffe posée au-dessus des rangées de sièges. Une
haie d’arbustes plantés derrière les rosiers ferme l’amphithéâtre. Les rayons du soleil de seize heures tardent à dissiper la chaleur accumulée durant la
journée. Zigzaguant entre les allées à l’allure d’un tango argentin, Gudrün prend place à l’orchestre. L’ajustement des cordes émet des sons
cacophoniques dans ce décor champêtre. D’un rapide coup d’œil, elle salue ses collègues, violoncellistes, hautboïstes, flûtistes. Elle tire sur sa jupe de coton
pincée à sa taille de jeune fille. Gudrün remonte une mèche blonde qui lui frôle la joue levant le voile sur un œil azuré
semblable aux fjords de Norvège. Son regard croise celui de Kim, le pianiste. Ses lèvres semblables aux groseilles murmurent ces mots « Ne crains rien Kim, tout se passera
bien. »
Jeune coréen, Kim termine ses études de piano au Conservatoire de musique de Bergen. Son corps frêle et juvénile se glisse entre les gerbes de fleurs disposées sur l’estrade. Il
s’installe sur le tabouret de velours vermillon, relevant la queue de pie de sa veste, le dos bien tendu. Il passe un doigt dans le col de sa chemise et respire tout en gonflant ses
joues
Le bruit des chaises le tire de sa torpeur. Une délégation d’américains en provenance de Harlem s’installe au premier rang. Des silhouettes s’assoient et se relèvent, des éventails battent l’air, des enfants courententre les
futaies. Quelques toux fusent dans l’air. Le chef d’orchestre arrive à grandes enjambés et prend place au pupitre. Silence. Avec ses doigts
fins aux ongles rongés jusqu’à la cuticule, Gudrün tournent les pages de la partition. Debout, la baguette à la main, le maestro lève la tête et inspecte les musiciens. Les
archets se dressent. Kim pose ses mains moites sur ses cuisses. Il fixe la tente qui vole au vent telle une voile de catamaran. Le programme
débute par un concertode Wolfgang Amadeus Mozart. Les cordes jouent les premières notes en fugato. Le pianiste
enchaîne avec un allegretto sur une tonalité gaie et légère.
Place au moderato. Bzz, bzz…. Un insecte frétille parmi les concertistes. Güdrun prise d’assaut par l’adagio en si mineur
n’entend pas les bruits ambiants. L’oreille aiguisée de Kim reconnaît le bourdonnement d’une mouche à miel. Une crampe surgit de son bras droit et retient son attention. « Suis-je
victime de mon imagination ou de l’aiguillon d’une abeille ? », se demande-t-il. Il se voit allongé sur le sol, enfant, près d’un rucher. Le visage de sa mère lui apparaît
embrouillé. Il suffoque. Une poussée de fièvre l’enveloppe. Tout devient flou. Devant lui, une raie de lumière le réveille. Ses mains valsent sur le clavier et font émerger un allegro agitato tout en variation. Le pouls de Kim s’emballe. Ses doigts vibrent et rompent l’harmonie du mouvement par des cassures
saccadées. La salle perçoit une cadence effrénée. La musique passe, roule, coule, s’envole, chute.
Des personnes assises au premier rang reconnaissent dans cette mosaïque de rythmes celui du Gospel. Une voix s’élève et entame un chant aux inflexions
toniques. D’autres gorges se déploient avec des trémolos. Le tapement des mains donne de la vigueur à ce souffle de liberté. Les musiciens entraînés par le courant s’associent
à l’improvisation. Le chef d’orchestre rebondit sur ses pieds. Sautillant comme un danseur, il décrit un ballet de serpentins avec son bâton en tourbillonnant de-ci, de-là. Où se
trouve le spectacle, sur scène, ou dans l’auditoire ? Le critique musical déchire son pamphlet pour en rédiger un autre à toute vitesse. Debout, les femmes oscillent des hanches. Les
hommes scandent quelques pas de danse, le buste à moitié plié. Les yeux écarquillés, Kim observe l’assistance. Une avalanche d’acclamations l’invite à jouer avec fugue. Enfin, il oublie
sa frayeur maladive et goûte au nectar d’un public qui vibre à l’unisson. La peur quitte le jeune homme sur les ailes d’une poliste sans se retourner. Ce soir, les manches retroussées,
Kim découvrira son bras, indemne de toute blessure.

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