Tel un enfant s’agrippant au tronc de l’arbre pour monter au sommet et voir la forêt, le chercheur en quête de ses
origines ne sait pas encore l’étendue de sa découverte. Une sombre histoire de famille ? Un secret bien gardé ? De nouveaux horizons ? Sur les pas de ses
recherches, l’ignorance se rétrécit en un mince filet. La mémoire familiale prend racine.
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photo Ph Léon 2004
En acceptant sa nouvelle mission, Me Janbart ne se doute pas qu'il fera une découverte sur ses origines et sur celles de sa belle famille. Spécialiste de la lutte
contre le trafic des êtres humains, il ne compte pas ses heures à peaufiner ses plaidoiries, au point où il en oublie de pratiquer son sport préféré, la plongée sous-marine. Résidant à
Rome, Michel s'offre toutefois quelque répits en famille, en Sardaigne, avec sa femme, Lucrèce Torrentino, et leurs trois enfants.
Le 14 octobre 2000, le ministère de la Justice du gouvernement italien confie à cet avocat renommé la Commission interministérielle chargée d'appliquer les mesures relatives à la protection des
victimes de toute forme d'esclavage. Ce comité se compose de personnalités politiques et d'éminents membres du barreau. Son premier dossier concerne le commerce clandestin de
main-d'oeuvre immigrée.
Il explore le dépôt de l'Archivio centrale dello Stato sur le trafic d'esclaves. Se faufilant entre les colonnes de marbre jalonnant l'entrée, Michel se dirige, tel un chien
reniflant une piste, vers la salle de lecture. Sa démarche gracieuse et son complet gris jettent une ombre sur la coulée de soleil glissant sur le parquet.
La masse d'informations répertoriées au fil des années représente une véritable mine d'or. Michel vit son métier comme une suite logique à sa passion pour l'histoire. Il remonte alors le
temps à pas de géant.
- "Série D2c : commerce des esclaves dans l'histoire romaine". La consommation de vin dans tout le continent européen favorise l'exploitation de courants commerciaux dans les
régions vinicoles. L'Italie exporte ses vins de la Pouille, déjà présents sur les tables romaines, pour alimenter ses colonies et ses armées. Le vin constitue une monnaie d'échange
contre une main-d'oeuvre servile. Ce sujet l'intéresse au plus haut point car les Torrentino sont issues d'une riche famille de négociants en vin.
- "Série D2d : commerce triangulaire depuis le XVIè siècle". Des Italiens, des Français et des Portugais pratiquent le commerce triangulaire entre l'Europe, les comptoirs
côtiers africains et l'Amérique. Un témoignage de vente d'esclaves retient son attention. "Certains même lèchent l'esclave pour goutter à sa sueur ; tout ceci afin de vérifier son
état de santé, sa force physique, et son aspect général." Ses doigts effilés courent sur les feuillets au rythme des gémissements de son estomac.
Agrippant les ouvrages de référence sur l'étagère, Michel découvre le nom des Torrentino cité dans l'Histoire de l'esclavage dans l'antiquité, de Henri Wallon, ouvrage paru en
1847. Les arrière-grands-parents de son épouse y figurent comme ayant pratiqué le commerce d'esclaves. Une lettre du conservateur de l'Archivio centrale dello Stato, adressée
à son beau-père, décrit la lignée paternelle des Torrentino. Ainsi, son beau-père sait et se garde bien de dévoiler la chose, d'autant plus qu'il a consolidé sa fortune sur ce trafic.
Michel se remémore le port altier de Torrentino, ce beau-père qui affiche la fierté d'exercer le commerce du vin depuis plusieurs générations. Des questions lui viennent à l'esprit comme un
réquisitoire : "Comment justifier vos revenus, accointance avec certains organismes fichés comme passeurs de clandestins ?" Me Janbart flaire un vice qui lui donne la nausée. Son
malaise provoque l'envie de crier, d'être ailleurs. Il décide tout de même de pousser plus loin son investigation malgré l'heure avancée. Lucrèce devra dîner seule ce soir, accompagnée des
enfants.
Michel relève dans un acte de vente une esclave nommée Théonie Janbart, vendue au comptant, au plus offrant et dernier enchérisseur en 1846. Une question surgit à son esprit : qui est
cette Théonie Janbart ? Michel tourne frénétiquement les pages du manuscrit, mouillant son index comme une couturière. L'acte de vente mentionne que Théonie, esclave âgée de seize
ans, portera le nom de son acquéreur, un certain Janbart. Elle sera affranchie quelques années plus tard. Théonie Janbart, en murmurant ces mots, Michel revoit son arbre
généalogique. "Mon arrière-grand-mère, une esclave", se dit-il ! Michel se lève brusquement. La chaise tombe sur le sol. Le silence se brise en un court instant. Les
chercheurs relèvent le nez des cartons et lui jettent un regard ulcéré. Sa main blanche et fine parcourt son front humide. La sueur envahit son visage. "Ma soif est un esclave
nu." Ces mots de Paul Valéry font tambour dans sa tête. Le secret de sa belle-famille et l'ignorance de son passé abolissent en lui, un instant, tout esprit critique. Son
souffle sort de sa gorge à petits couds saccadés, comme un esclave qui prend la fuite. Il se demande s'il doit dévoiler sa trouvaille à son épouse. Se pourrait-il qu'en dix années de
vie commune, Lucrèce savait et ne lui ait rien dit ?
Le dépôt d'archives ferme. Il sort. La fraîcheur de la nuit le fige. Michel s'arrête dans un café sur la via Umberto Pavoni. Il boit sans compter du whisky, lui qui ne supporte
pas l'alcool. Il rentre chez lui, remuant la terre et les feuilles mortes. Les arbres dénudés l'isolent davantage dans sa tristesse. Une odeur d'humus et de moisissure envahit ses
narines. Il pousse la grille d'entrée et ouvre la porte. Dans le séjour, il salue de la main droite son épouse, paume ouverte, comme serrant dans l'air une main invisible.
Appel au secours ? Dégoût ? Le voilà pris au piège d'un secret de famille et victime de l'ignorance de son passé.
Et son avenir ? Doit-il rester président de la Commission ? Oui ! Il est plus convaincu que jamais de son combat, lui-même étant le descendant d'une esclave. Non ! Il ne
pourra plus assumer sa mission au regard du passé esclavagiste de sa belle-famille. Faut-il garder le secret ? Par le silence, Michel Janbart sauvera son image d'homme respectable et
intègre, trente-cinq ans, promis à une belle carrière. Et les enfants issus de son mariage avec Lucrèce doivent-ils savoir ? Tout comme lui, ils ont besoin d'idéaux pour grandir. La
révélation de ce lourd passé risque de les perturber. Sa formation de juriste le rattrape et lui donne une réponse. Bien sûr, le droit de la propriété protège l'intimité des individus
et de leur famille. Ainsi, Michel peut garder le secret sans trahir sa profession. Aucun voile ne sera levé. Toutefois, il devra lutter contre les suintements du secret,
contrôler ses mots, ses actes et les émotions qui l'assaillent.
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