Crédit photo Ph Léon 2005
Elle avait décidé de s'installer dans cette région désertique, peu après le mariage de sa fille, dans le village de Tassili des Ajjer, au sud-est de l'Algérie.
Chaque jour, elle prend le sentier qui conduit à l'oasis. Sa frêle silhouette s'élance dans les dédales de rues en terre sèche. Au gré de sa course, ses cheveux argentés ondulent sur
ses épaules. Elle jette à la volée un coup d'oeil aux palmes vertes qui recouvrent les jardins. Ses pas se bousculent sur des étendues pierreuses, naviguant d'un côté et de
l'autre. Voilà le reg, " le pays de la peur et de la soif ". Elle déboule dans le ravin de sable doré, prenant plaisir à s'enfoncer jusqu'aux chevilles. S'épuiser à atteindre la
crête, pour enfin arriver au sommet et découvrir la mer toute ocre, jaune et rouge. La tête vide, son regard plonge sur les traces de menus insectes laissées au hasard, ici et là. La
terre prise comme carnet de notes, ne cherchons aucune calligraphie, pense-t-elle.
A travers un chaos de pitons rocheux et de canyons, elle poursuit sa randonnée. Sa vie défile comme un sablier. Plus d'un demi-siècle marque son teint comme une nacre de perles. Aspérités
marquées par le temps, transportés par l'eau ou par le khamsin, les grains empruntent une forme anguleuse de couleur cristalline. Le vent tourmenté souffle et dessine des courbes
sinueuses sur les dunes, lui rappelant les étreintes de son amant disparu depuis des lunes. Le silence fait le vide, aucun oiseau de proie ne crie victoire. Elle entend battre son
coeur, au gré de la brise. Tout lui semble éphémère. Subitement, le sable se soulève en tourbillon et lui pique les bras et les jambes.
Les dunes se rétrécissent et se recomposent, tout comme sa vie, premières étreintes, douleurs de l'accouchement, amours passagères. Lovée entre deux ergs fauves, elle flotte dans l'air
chaud. Brusquement, dans cette tranquillité, un chant se fait entendre. Provoquée lorsque les grains de sable se cognent, la résonance qui en émane tinte comme les cordes d'une
harpe. Les indigènes du Sahara considèrent cette musique comme l'éclat de rire d'un djinn, " l'ange noir des voyageurs égarés ". Elle aimerait voler au-dessus de ce lieu pour voir la
tempête drainer, depuis la Lybie ou l'Egypte, cet océan où nul ciel bleu n'apparaît.
Des silhouettes azurées, havanes, blanches comme neige, s'élancent dans la lumière qui tremble sous la chaleur. Des hommes, des femmes, des enfants ? Qui se niche sous ces djellabas
? Jaillissant de nulle part, des chameaux font leur apparition au détour d'une colline. Chargés de tapis berbères, les corolles florales des kilims, de même que les soieries, ondulent
sous leurs bosses. Ils poursuivent leur montée obéissant aux cris des chameliers. Les tambourins donnent une cadence harmonieuse à la caravane, entrecoupée du bêlement des brebis et
des chèvres. Puis, viennent les cortèges des tentes et des bassines de cuivre qui martèlent le flanc des méharis. Des sons aigus surgissent des flûtes ressemblant aux aiguilles de
grès. Les hommes sifflent à corps perdu pour défier le vide. Derrière eux, les chevaux blancs et noirs, surmontés de cavaliers portant le fusil en bandoulière, se fondent dans les
aregs opalines. Au tournant d'un oued, le défilé n'est plus qu'un songe.
Le désert se révèle à ses yeux, lui proposant une autre façon de voir. Surprise, car tandis qu'elle cherchait une explication à sa vie, le paysage désertique la lâche à la dérive et
l'invite à rejoindre la tribu, à la fois par déraison et par apaisement. Ainsi, l'Orient et l'Occident se rejoignent en elle, alliant l'harmonie et la sobriété de ce lieu aride. Les
touaregs descendent lentement vers la vallée, les épaules rythmées au son du troupeau et des musiciens. Le simoun, par vives rafales, recule les limites du désert et voile l'espace.
Maintenant, la masse blanchâtre se dirige vers les faubourgs.



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