Mercredi 12 juillet 2006
"Plus les autres ont besoin de secours, plus vous les aimez...(1)  ".  Chacun porte en lui une force d'humanité prête à fleurir au son d'un chant, au reflet de la lune sur un étang, en respirant le parfum d'une fleur inconnue ou en aidant un ami en peine.  A la rencontre de l'autre, le visage s'éclaire.  Chacun à son insu est un Bouddha en devenir
(1)  Matthieu Ricard, Olivier et Danielle Föllmi, "Himalaya Bouddhiste", 2002.

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                                                                 Crédit photo Ph Léon 2005


La passerelle une fois enlevée et les amarres détachées, Jihane se retrouve en pleine mer loin de son Inde natale.  Debout sur le pont, elle enveloppe dans son châle ses frêles épaules, les mains crispées sur son coeur.  Aucune parole, aucun sourire n'accompagnent ses gestes.  Ainsi passent les jours, les mois, sur les vagues de l'océan Indien.  Elle regarde la mer et pense au triste sort qui l'attend :  esclave au royaume de Grenade.  Puis, un matin, elle entrevoit à l'horizon une ligne du paysage espagnol.  Peu à peu, elle distingue les chaînes de montagnes, sans la moindre trace d'arbustes, les sommets brûlés par le soleil et un ciel d'un bleu profond.  Elle pose le pied sur la terre des rois Maures.  L'Espagne n'est pas l'Inde, mais ce qu'elle découvre la rassure :  une longue file de mules qui marche lentement sur le plateau, telle une caravane.

Le voyage se poursuit par la traversée des hautes sierras, à dos de cheval, dans les montées et les descentes abruptes et discontinues.  La route longe des lacets pierreux.  Le corps rond et souple de Jihane se soulève sur ce sentier capricieux.  Le cortège quitte la vallée profonde et resserrée, peuplée de cactus et d'aloès, pour déboucher au crépuscule devant l'Alhambra.  Jetant un coup d'oeil furtif sur la porte du Jugement, elle pénètre dans la première cour du palais, protégée par des murailles en grès rouge, laissant loin derrière elle sa famille et Ganesh.  Désormais, elle vivra recluse dans ce château fortifié.

Conduite dans la salle voûtée des bains, sombre comme une grotte, un eunuque la baigne dans une eau parfumée de roses et de cannelle.  Jihane se laisse envahir par la douce moiteur, la confusion des rires et les chuchotements des filles du harem.  L'intronisation effectuée, elle s'appelle désormais Suraiya, signifiant beauté en arabe.  Ce prénom évoque sa peau fine, ses traits réguliers et son teint cuivré de dix-huit ans.  Elève à l'école du harem, elle s'initie à la musique, à la poésie, aux arts de l'amour et à l'arabe.  Elle sera appelée à la demande du sultan pour divertir les convives par des danses rythmées au son des cymbales, de la flûte orientale et des tambourins.  Son horizon se limite aux salles regroupées autour d'un patio dominé par un bassin entouré de myrtes, de rosiers, de citronniers et d'orangers.

Suraiya soupire en silence, assise à la fontaine des chants et des récits.  L'eau tremble sous une brise légère et l'invite au rêve.  Elle tourne une mèche de ses cheveux noirs d'ébène entre ses doigts teintés de henné au son d'un chant hindoustani.  Elle ressent une douleur au creux de sa poitrine qui l'enserre comme dans un étau.  Ses larmes coulent cachées sous un voile de coton et lui procurent une douce caresse.  Elle se souvient de sa mère et de ses soeurs, les fêtes en Inde, les costumes colorés des femmes du Rajasthan.  Mais les murmures des djellabas qui dévalent dans les jardins la ramènent à la triste réalité.  Son regard se pose sur les galeries mauresques garnies des versets du coran.

Telle une ombre sous son tchador, elle remonte les appartements des femmes.  Un couloir étroit, puis un escalier en colimaçon mènent à la tour de Comarès.  Suraiya s'installe près des jalousies dans l'espoir d'observer quelques visiteurs dans la salle de justice.  Son oeil maquillé de khôl épie les formes humaines.  Elle tend l'oreille vers le son d'une voix rauque ou criarde.  Une silhouette insolite aperçue tout en bas lui suffit pour imaginer une histoire.  Elle se réjouit de capter au vol l'oeillade discrète d'un homme lorsqu'il lève la tête dans sa direction, espérant apercevoir une des beautés du sérail.  Les pleurs d'une vieille femme allument le feu dans son oeil marron qui brille derrière le treillis de bois. " Libère-toi de la souffrance ", les paroles du Bouddha la plongent dans la méditation, son seul souffle de liberté.

Dix ans après son arrivée à l'Alhambra, Grenade tombe aux mains des catholiques.  Le Sultan Boabdil quitte la forteresse.  Par son refus d'embrasser la religion catholique, Suraiya devient l'une des victimes de l'Inquisition.  Brûlée vive sur la place du marché, ses derniers cris implorent la fin du cycle de la souffrance et de la réincarnation.  Depuis le XVè siècle, son esprit et ses pleurs hantent la forteresse.

Bruit de mobylette dans la montée de l'Alhambra.  Molina Carlabello évite de justesse le facteur.  Belle journée sans nuage, le vent de la Sierre Nevada tempère l'ardeur du soleil.  La famille Carlabello vit dans la citadelle, de génération en génération, depuis la conquête de Grenade par Isabelle la Catholique.  Molina nettoie les salles mauresques et les jardins de l'Alhambra.  Son mari Pedro, tailleur de rubans, possède une boutique sur la place de Bibarrambra où se déroulaient jadis les tournois des Maures.  Malgré son âge avancé, Molina conserve des yeux vifs, relevés par des lunettes à monture d'écaille.  Une verrue se pointe sur sa joue droite qui souligne davantage son visage affiné par le travail et la pauvreté.

La chaleur de l'été se prolonge bien après l'office de vêpres.  Pour se rafraîchir, Molina se dirige la nuit venue vers la fontaine des chants et des récits.  Assise, elle prend le frais et respire le parfum du jasmin.  L'éventail toujours en mouvement, elle scrute le ciel. Une étoile apparaît au-dessus des pics neigeux de la montagne.  Subitement, l'eau de la fontaine s'agite.  Un visage féminin en émerge.  Molina s'en rapproche.  Elle remonte d'un geste machinal ses lunettes tout en plissant le nez.  Elle distingue une jeune femme parée de bijoux.  Surprise, Molina porte la main à sa bouche.  La beauté et les yeux pleins de tristesse de cette femme la rassurent.

- Que me veux-tu ? Qui es-tu ?  Le ton nasillard de Molina résonne dans l'air.

-  N'aie pas peur, reste s'il te plaît.  Je m'appelle Jihane.  Je pleure depuis des lunes.  Enlevée à ma famille, prisonnière dans la forteresse, je veux me reposer moi aussi.  Courtisane au harem sous le nom de Ruraiya, obligée de me convertir à l'islam, mon coeur refuse d'adjurer les dieux hindous.  Me voilà victime des mauvais génies.  Je resterai captive dans cette tour jusqu'au moment où une chrétienne consentira à me libérer.  Je pourrai alors me réincarner ou atteindre le nirvana.  Veux-tu m'aider ?

Avant de répondre, Molina hoche la tête avec vivacité.
-  Oui, je vais te secourir.  J'entends parfois les gémissements des âmes qui hantent les murs malgré la cloche de la cathédrale.

Jihane fait couler délicatement un filet d'eau dans sa main.
-  Approche et pénètre dans la fontaine comme les Hindous entrent dans le Gange.

Molina retire ses souliers et ses bas.  Elle entre d'un pas vacillant dans la fontaine et asperge son visage.  La lune vibre dans ce miroir.  La position des astres indique qu'aujourd'hui c'est Maha Kumbhmela.  Les dieux et les démons se battent pour conserver le nectar de l'immortalité.  Prendre un bain ce jour purifie les fautes accumulées au long de son existence et ouvre la voie au nirvana, la fin des réincarnations.

Jihane murmure à l'oreille de Molina :
-  Marche en tournant dans l'eau comme la roue de l'univers, sept fois.  Cela terminera mon cycle des réincarnations et je serai enfin libérée.

Elle pousse doucement les épaules de Molina et l'invite à pivoter dans l'eau comme une mère baigne son enfant.  Pas un bruit, pas un souffle ne vient troubler cet instant.  Jihane prononce une incantation à mi-voix, un bras levé vers le ciel, l'autre abaissé vers la terre.

-  C'est là ma dernière naissance, je mettrai fin à la vieillesse, à la maladie, à la mort.  Je serai sans supérieur parmi tous les êtres.

Ses paroles prennent fin dans une bouffée d'églantier.  Jihane lui sourit et s'évanouit.  Molina rentre chez elle.  Sous chacun de ses pas éclôt une fleur de lotus.

par Michèle Champagne publié dans : Nouvelles
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Lundi 15 mai 2006
Tous les jours, sa ford Frégoli le conduit à son bureau, puis à son domicile.  Jusqu'à ce jour, où sa voiture prend la route de l'aéroport laissant dans le rétroviseur l'image de cet homme, un modèle de zèle ennuyeux à bailler aux corneilles.

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                                                Crédit photo Ph Léon 2005


Walter Lennixon quitte tous les matins Wellsville d'un pas tranquille.  Dans cette banlieue cossue de l'Etat de New York, la brume matinale étouffe le bruit de la Ford Frégoli.  Jetant un rapide coup d'oeil dans son rétroviseur, Walter aplatit un épi blond et chasse quelques pellicules sur ses épaules.  Il actionne la première vitesse, la voiture s'élance dans les avenues noires comme de l'encre.  Peu à peu, les pavillons s'animent pour le petit déjeuner.  Les dames en robe de chambre ouvrent leur porte pour prendre la pinte de lait sous le porche.

"Agence comptable Lennixon et Fils. "  La plaque de cuivre reste fidèle au poste depuis sa fondation en 1900.  Rien ne vient bousculer le répertoire quotidien de Walter Lennixon.  Tirant sur sa chaînette d'argent attachée à son pantalon gris, il trouve sa clef.  Il ouvre la porte et pénètre dans son bureau.  Cette pièce fonctionnelle reste intacte depuis la mort de son père :  une grande salle, couleur crème, meublée d'armoires métalliques, des tableaux de chiffres accrochés au mur, deux tables de travail, une fenêtre donnant sur un boulevard animé.   Malgré la Grande Dépression, l'affaire se maintient.  Walter pense à l'agitation politique et aux manifestations qui jettent des milliers de personnes dans les rues.  Poussant un soupir, les sillons de son front, déjà présents à l'aube de la quarantaine, se creusent.  Il plonge son nez dans les relevés de compte, faisant le vide dans ses pensées.

Une odeur d'hortensia lui fait lever la tête.  Betty arrive.  Elle porte ce matin une robe lavande laissant deviner la croupe bien arrondie d'une trentaine d'années.  Collaboratrice assidue, Betty perd ses journées à ouvrir et à fermer des classeurs, à sentir l'odeur du carton jauni, à taper des lettres à la machine, à défaut de piano.  Betty guette l'humeur de son patron, M. Walter.  Célibataire, avide de passion, Betty partage un petit deux-pièces avec sa soeur Karol, dans un quartier minable.  Son maigre salaire parvient à peine à les faire vivre.  " Bonjour M. Walter. "  D'un pas nonchalant elle se dirige vers le classeur, en sort les dossiers de la journée, clic-clac, inspectant ses ongles vernis.

-  Betty, pouvez-vous me sortir le dossier Jansen.
Tournant la tête pour écouter la voix nasillarde de son patron, elle ouvre le tiroir supérieur, en sort une liasse de papiers et lui tend.  Son regard las est celui d'une jeune femme exaspérée par sa condition.  Elle mesure le fossé qui la sépare de la réussite de M. Walter.  Elle revoit Karol et alimente l'espoir de quitter avec elle ce pays pour vivre ailleurs en bonne bourgeoise.

La journée de travail se passe entre deux solitudes.  On n'entend que le tap-tap des doigts sur les touches.  Walter fait de son mieux pour rester concentré.  Par moments, son esprit vagabonde.  Il observe alors Betty, ses mains blanches et fines s'activent sans enthousiasme sur le clavier de la machine à écrire.  Sentant qu'il l'observe, Betty lève la tête et lui rend un sourire couleur grenat.  
Dix-huit heures.  Le bureau s'anime.  Betty rabat rapidement la housse de la machine à écrire.  Elle met de l'ordre dans ses papiers.  Puis, elle prend son manteau.  La voilà au grand air, soulagée de fouler le macadam.  Elle saute dans le tramway, naviguant entre un grand gaillard costumé et un ouvrier du bâtiment.  Betty regagne tous les soirs sa petite maison miteuse de l'ouest de la ville, située près des usines de textile.  Dans ce quartier, la pauvreté coule comme une source :  maisons délabrées, odeurs de bacon frit et de cigarettes, les femmes crient, les hommes sifflent, les enfants pleurent.

Aussitôt le souper ingurgité, Karol s'installe sur le perron avec Jimmy, jeune rebelle de vingt-deux ans, pourvu d'une musculature juvénile.  Malgré leur jeunesse, Karol et Jimmy sont à la croisée des chemins qui ne mènent nulle part.  " Sont-ils déjà dépouillés de toute illusion ", songe Betty.  Refusant de s'avouer vaincue de ce destin sans horizon, Betty franchit la frontière.  " Demain, en quittant le bureau, j'irai au coffre et je prendrai ce qu'il faut, sans plus, pour nous offrir une traversée vers la Jamaïque. "  Elle s'imagine dans une villa jaune-ocre fleurie de bougainvilliers avec le séjour ouvert sur la piscine.  De nombreux oiseaux égaient le jardin.  Revenant à sa cuisine, Betty s'installe confortablement pour écrire à M. Walter.

Malgré son indifférence et son allure taciturne, Walter lui apparaît ce soir plus proche et fragile.  Elle se rappelle le regard de cet homme, déjà une ombre, avec, pour solde de tout compte, un simulacre de bonheur :  pavillon coquet, pelouse bien léchée, épouse indifférente, marmaille bruyante, chaussures cirées.  La vérité de ses sentiments éclate au visage de Betty.  Une chaleur rougit ses joues comme celles d'une jeune fille.  Un léger vertige la fait tanguer sur sa chaise.  Son sourcil se relève, tel un accent circonflexe, sur un mot à peine achevé.  " Et si je lui proposais de partir ensemble, avec Karol et Jimmy ? "  Betty se cramponne-t-elle à l'amour, à la stabilité ou à la loyauté ?

Le réveil criard résonne dès six heures chez les Lennixon.  Walter prend son petit déjeuner, accompagné de son journal, de ses meubles et de ses habitudes.   Quittant le domicile conjugal, il se dirige, comme chaque matin, à son agence.  Le pas de Betty, plus rapide et sonore, le fait sursauter.  Betty traverse la pièce et se campe devant lui.

-  Walter, j'ai quelque chose d'important à vous dire.
Surpris d'entendre son prénom, Walter lui indique le siège à côté de son bureau.  Elle y prend place et lui déballe un flash-back de sa vie.  Sa voix résonne tel l'écho d'un éboulement de pierres allant droit sur la vallée.

-  Depuis des années je partage votre vie en tant qu'assistante.  Je vous connais mieux que personne et je sais vos sentiments à mon égard.  La routine ne suffit plus à masquer la déroute de nos vies.  Brisons la montagne de nos peurs. Partons ensemble.  Loin d'ici.  Vivons enfin heureux dans le désir et la liberté.

Walter examine comme un nouveau-né le visage de Betty.  Ses cheveux d'ébène, son teint de nacre perlé, ses yeux noirs et profonds le séduisent.  Il se voit dans un miroir, l'image même du zèle et cela le répugne.  Jusqu'à maintenant, seul son travail rythme sa vie.  Partir ou rester ?  " Faites vos jeux, rien ne va plus ! "  Son existence se joue comme au casino.  Fraîcheur d'une passion amoureuse, seconde jeunesse, voyage insolite, sa décision prise, il misera tout son pactole sur un nouveau départ.

-  J'ignore le sens du mot liberté mais je veux devenir maître de mon destin.  Partir, au risque d'éprouver de la honte d'abandonner tant de liens qui me retiennent sous la contrainte.  Pour la première fois de ma vie, je décide d'agir sur les événements et non plus de les subir.  Oui, je partirai avec vous Betty.  Nous cheminerons peut-être un court instant ensemble, voire davantage.  Quelle qu'en soit l'issue, ce voyage nous permettra d'avancer, sans illusion et avec volonté.  Une seule règle à respecter entre nous, le bonheur de l'autre passera avant tout.

Plusieurs secondes s'écoulent.  Une coulée de soleil glisse, donnant au parquet un avant-goût tropical.  Demain, il aura quitté cet océan d'ennui.  Ce soir, il passera sa dernière soirée au foyer avec ses enfants, telle la fin du spectacle. A l'aurore, il prendra sa Ford Frégoli en direction de l'aéroport.  Le scénario bouclé, Walter prend une bonne respiration.  Il regarde pour la dernière fois son bureau.  Il se lève, ses jambes tremblent de timidité.  Souffle coupé, Walter se dirige vers Betty.  Il s'approche de la fenêtre, lentement, très lentement.  Claquement sec, il ferme le store
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par Michèle Champagne publié dans : Nouvelles
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