Gouttes de rosée
sur les brindilles d’herbe
au loin les mâtines
En chacun de nous, les deux forces de l’univers, le yin et le yang s'entremêlent. Dans un autre registre, le goût de l’évasion - horizon sans fin - et l’enracinement pour cultiver ses racines, se croisent au cours de notre vie. Aller à la rencontre de ces deux sources, naviguer pour maintenir l’harmonie ainsi se creuse au fil des jours le lit de la sérénité.
Crédit photo Ph Léon 2003
Au fond du jardin, la mer respire. Parfois, j'entends son souffle au creux de la nuit surtout lorsque la brise se tait. Lors des marées d'équinoxe, cette masse d'eau
déverse son trop plein noyant ainsi mon maigre potager. Alors, je retrouve mes racines de pêcheurs. Muni d'un ciré jaune, revêtu d'une salopette marine et chaussé de bottes qui
me galbent jusqu'aux genoux, je prends la pioche en guise de filet. D'un pas caoutchouteux, je me dirige sur les lieux du sinistre ravalant ma rogne. Depuis combien de siècles la
terre et la mer se frottent-elles, se chevauchent-elles, se tournent-elles le dos ? L'apprivoiser. Chaque matin, campé sur mes échasses, je fixe de mon oeil marron à moitié fermé par
une paupière à la peau graisseuse, l'amplitude des vagues, l'étendue du ressac et les lointains.
" De quelle humeur accompagneras-tu les marins aujourd'hui ? " lui dis-je d'une voix forte sans hésitation. Bouche écumeuse, moue des mauvais jours. La coulée grisâtre fera sursauter,
piquer du nez d'un coup sec la coque des embarcations. Mine réjouie. La voilà parée de miroirs argentés. Sans gêne, cette dame courbe les reins, prend son envol et se rue dans
les bras de son public. Parée de ses beaux atours, elle se fait câline et donne à la pêche un air de fête. Même les mouettes et les cormorans ne résistent pas à son amicale
invite. Posés sur les soubresauts de ses élans, les oiseaux se bercent sans crier gare aux bruits des chalutiers. Puis, elle se retire. Doucement, à la vue de tous. Son
ombre s'amenuise en demi-cercle laissant comme souvenirs algues, moules et détritus. Ombre d'elle-même, elle se tait, reste tapie au fond de l'océan si bien qu'à la surface nul souffle
l'agite. Le sable se fait ardoise. Pas de l'homme, promenades canines, palmes de goélands, la vie essaie de la ranimer. Mais en vain. Le calme fait place à
l'absence. Je guette. Je plonge mon visage dans l'air, encore et encore, pour apercevoir sa poitrine, inspirer, expirer. Qu'une étendue azur, immobile. Seul le vent meuble
l'air. Laissons-là en paix, elle reviendra par surprise ou sur invitation. A sa guise.
Profitons de cette acalmie pour retourner à mon potager. Les deux pieds dans le sillon, courbé au-dessus des plantations, mon oreille guette la brise marine. "Pourquoi me
tourmentes-tu, vilaine ? " Je lui rends visite au coucher du soleil espérant une houle même timide. Aucun faux pli. Que l'astre solaire disparaissant derrière le rocher.
Le cri des goélands donne vie à cette peinture restée inachevée par l'artiste. Lui écrirais-je un poème, une ode ? Infidèle, je lui préfère pour quelques temps les étoiles. Je la
quitte. Un jour, des semaines. Et je prends un drakkar pour la retrouver et lâcher prise dans ses flots. Je la regarde faisant le souhait de l'entendre à nouveau. Malgré ses
caprices et ses colères, elle nourrit l'aquarium de mes nuits tout comme mon potager développe le goût de la terre.
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