Gouttes de rosée
sur les brindilles d’herbe
au loin les mâtines
Crédit photo Ph Léon 2005
La passerelle une fois enlevée et les amarres détachées, Jihane se retrouve en pleine mer loin de son Inde natale. Debout sur le pont, elle enveloppe dans son châle ses frêles épaules, les
mains crispées sur son coeur. Aucune parole, aucun sourire n'accompagnent ses gestes. Ainsi passent les jours, les mois, sur les vagues de l'océan Indien. Elle regarde la mer et
pense au triste sort qui l'attend : esclave au royaume de Grenade. Puis, un matin, elle entrevoit à l'horizon une ligne du paysage espagnol. Peu à peu, elle distingue les
chaînes de montagnes, sans la moindre trace d'arbustes, les sommets brûlés par le soleil et un ciel d'un bleu profond. Elle pose le pied sur la terre des rois Maures. L'Espagne n'est
pas l'Inde, mais ce qu'elle découvre la rassure : une longue file de mules qui marche lentement sur le plateau, telle une caravane.
Le voyage se poursuit par la traversée des hautes sierras, à dos de cheval, dans les montées et les descentes abruptes et discontinues. La route longe des lacets pierreux. Le corps
rond et souple de Jihane se soulève sur ce sentier capricieux. Le cortège quitte la vallée profonde et resserrée, peuplée de cactus et d'aloès, pour déboucher au crépuscule devant
l'Alhambra. Jetant un coup d'oeil furtif sur la porte du Jugement, elle pénètre dans la première cour du palais, protégée par des murailles en grès rouge, laissant loin derrière elle sa
famille et Ganesh. Désormais, elle vivra recluse dans ce château fortifié.
Conduite dans la salle voûtée des bains, sombre comme une grotte, un eunuque la baigne dans une eau parfumée de roses et de cannelle. Jihane se laisse envahir par la douce moiteur, la
confusion des rires et les chuchotements des filles du harem. L'intronisation effectuée, elle s'appelle désormais Suraiya, signifiant beauté en arabe. Ce prénom évoque sa peau fine,
ses traits réguliers et son teint cuivré de dix-huit ans. Elève à l'école du harem, elle s'initie à la musique, à la poésie, aux arts de l'amour et à l'arabe. Elle sera appelée à la
demande du sultan pour divertir les convives par des danses rythmées au son des cymbales, de la flûte orientale et des tambourins. Son horizon se limite aux salles regroupées autour d'un
patio dominé par un bassin entouré de myrtes, de rosiers, de citronniers et d'orangers.
Suraiya soupire en silence, assise à la fontaine des chants et des récits. L'eau tremble sous une brise légère et l'invite au rêve. Elle tourne une mèche de ses cheveux noirs d'ébène
entre ses doigts teintés de henné au son d'un chant hindoustani. Elle ressent une douleur au creux de sa poitrine qui l'enserre comme dans un étau. Ses larmes coulent cachées sous un
voile de coton et lui procurent une douce caresse. Elle se souvient de sa mère et de ses soeurs, les fêtes en Inde, les costumes colorés des femmes du Rajasthan. Mais les murmures des
djellabas qui dévalent dans les jardins la ramènent à la triste réalité. Son regard se pose sur les galeries mauresques garnies des versets du coran.
Telle une ombre sous son tchador, elle remonte les appartements des femmes. Un couloir étroit, puis un escalier en colimaçon mènent à la tour de Comarès. Suraiya s'installe près des
jalousies dans l'espoir d'observer quelques visiteurs dans la salle de justice. Son oeil maquillé de khôl épie les formes humaines. Elle tend l'oreille vers le son d'une voix rauque
ou criarde. Une silhouette insolite aperçue tout en bas lui suffit pour imaginer une histoire. Elle se réjouit de capter au vol l'oeillade discrète d'un homme lorsqu'il lève la tête
dans sa direction, espérant apercevoir une des beautés du sérail. Les pleurs d'une vieille femme allument le feu dans son oeil marron qui brille derrière le treillis de bois. " Libère-toi
de la souffrance ", les paroles du Bouddha la plongent dans la méditation, son seul souffle de liberté.
Dix ans après son arrivée à l'Alhambra, Grenade tombe aux mains des catholiques. Le Sultan Boabdil quitte la forteresse. Par son refus d'embrasser la religion catholique, Suraiya
devient l'une des victimes de l'Inquisition. Brûlée vive sur la place du marché, ses derniers cris implorent la fin du cycle de la souffrance et de la réincarnation. Depuis le XVè
siècle, son esprit et ses pleurs hantent la forteresse.
Bruit de mobylette dans la montée de l'Alhambra. Molina Carlabello évite de justesse le facteur. Belle journée sans nuage, le vent de la Sierre Nevada tempère l'ardeur du
soleil. La famille Carlabello vit dans la citadelle, de génération en génération, depuis la conquête de Grenade par Isabelle la Catholique. Molina nettoie les salles mauresques et les
jardins de l'Alhambra. Son mari Pedro, tailleur de rubans, possède une boutique sur la place de Bibarrambra où se déroulaient jadis les tournois des Maures. Malgré son âge avancé,
Molina conserve des yeux vifs, relevés par des lunettes à monture d'écaille. Une verrue se pointe sur sa joue droite qui souligne davantage son visage affiné par le travail et la
pauvreté.
La chaleur de l'été se prolonge bien après l'office de vêpres. Pour se rafraîchir, Molina se dirige la nuit venue vers la fontaine des chants et des récits. Assise, elle prend le
frais et respire le parfum du jasmin. L'éventail toujours en mouvement, elle scrute le ciel. Une étoile apparaît au-dessus des pics neigeux de la montagne. Subitement, l'eau de la
fontaine s'agite. Un visage féminin en émerge. Molina s'en rapproche. Elle remonte d'un geste machinal ses lunettes tout en plissant le nez. Elle distingue une jeune femme
parée de bijoux. Surprise, Molina porte la main à sa bouche. La beauté et les yeux pleins de tristesse de cette femme la rassurent.
- Que me veux-tu ? Qui es-tu ? Le ton nasillard de Molina résonne dans l'air.
- N'aie pas peur, reste s'il te plaît. Je m'appelle Jihane. Je pleure depuis des lunes. Enlevée à ma famille, prisonnière dans la forteresse, je veux me reposer moi
aussi. Courtisane au harem sous le nom de Ruraiya, obligée de me convertir à l'islam, mon coeur refuse d'adjurer les dieux hindous. Me voilà victime des mauvais génies. Je
resterai captive dans cette tour jusqu'au moment où une chrétienne consentira à me libérer. Je pourrai alors me réincarner ou atteindre le nirvana. Veux-tu m'aider ?
Avant de répondre, Molina hoche la tête avec vivacité.
- Oui, je vais te secourir. J'entends parfois les gémissements des âmes qui hantent les murs malgré la cloche de la cathédrale.
Jihane fait couler délicatement un filet d'eau dans sa main.
- Approche et pénètre dans la fontaine comme les Hindous entrent dans le Gange.
Molina retire ses souliers et ses bas. Elle entre d'un pas vacillant dans la fontaine et asperge son visage. La lune vibre dans ce miroir. La position des astres indique
qu'aujourd'hui c'est Maha Kumbhmela. Les dieux et les démons se battent pour conserver le nectar de l'immortalité. Prendre un bain ce jour purifie les fautes accumulées au long de son
existence et ouvre la voie au nirvana, la fin des réincarnations.
Jihane murmure à l'oreille de Molina :
- Marche en tournant dans l'eau comme la roue de l'univers, sept fois. Cela terminera mon cycle des réincarnations et je serai enfin libérée.
Elle pousse doucement les épaules de Molina et l'invite à pivoter dans l'eau comme une mère baigne son enfant. Pas un bruit, pas un souffle ne vient troubler cet instant. Jihane
prononce une incantation à mi-voix, un bras levé vers le ciel, l'autre abaissé vers la terre.
- C'est là ma dernière naissance, je mettrai fin à la vieillesse, à la maladie, à la mort. Je serai sans supérieur parmi tous les êtres.
Ses paroles prennent fin dans une bouffée d'églantier. Jihane lui sourit et s'évanouit. Molina rentre chez elle.
Sous chacun de ses pas éclôt une fleur de lotus.
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