Printemps japonais
Tombent les fleurs de prunus
Pas un bruit, seul !
Crédit photo Ph Léon 2005
Walter Lennixon quitte tous les matins Wellsville d'un pas tranquille. Dans cette banlieue cossue de l'Etat de New York, la brume matinale étouffe le bruit de la Ford Frégoli. Jetant
un rapide coup d'oeil dans son rétroviseur, Walter aplatit un épi blond et chasse quelques pellicules sur ses épaules. Il actionne la première vitesse, la voiture s'élance dans les avenues
noires comme de l'encre. Peu à peu, les pavillons s'animent pour le petit déjeuner. Les dames en robe de chambre ouvrent leur porte pour prendre la pinte de lait sous le porche.
"Agence comptable Lennixon et Fils. " La plaque de cuivre reste fidèle au poste depuis sa fondation en 1900. Rien ne vient bousculer le répertoire quotidien de Walter
Lennixon. Tirant sur sa chaînette d'argent attachée à son pantalon gris, il trouve sa clef. Il ouvre la porte et pénètre dans son bureau. Cette pièce fonctionnelle reste intacte
depuis la mort de son père : une grande salle, couleur crème, meublée d'armoires métalliques, des tableaux de chiffres accrochés au mur, deux tables de travail, une fenêtre donnant sur un
boulevard animé. Malgré la Grande Dépression, l'affaire se maintient. Walter pense à l'agitation politique et aux manifestations qui jettent des milliers de personnes dans les
rues. Poussant un soupir, les sillons de son front, déjà présents à l'aube de la quarantaine, se creusent. Il plonge son nez dans les relevés de compte, faisant le vide dans ses
pensées.
Une odeur d'hortensia lui fait lever la tête. Betty arrive. Elle porte ce matin une robe lavande laissant deviner la croupe bien arrondie d'une trentaine d'années.
Collaboratrice assidue, Betty perd ses journées à ouvrir et à fermer des classeurs, à sentir l'odeur du carton jauni, à taper des lettres à la machine, à défaut de piano. Betty guette
l'humeur de son patron, M. Walter. Célibataire, avide de passion, Betty partage un petit deux-pièces avec sa soeur Karol, dans un quartier minable. Son maigre salaire parvient à
peine à les faire vivre. " Bonjour M. Walter. " D'un pas nonchalant elle se dirige vers le classeur, en sort les dossiers de la journée, clic-clac, inspectant ses ongles vernis.
- Betty, pouvez-vous me sortir le dossier Jansen.
Tournant la tête pour écouter la voix nasillarde de son patron, elle ouvre le tiroir supérieur, en sort une liasse de papiers et lui tend. Son regard las est celui d'une jeune femme
exaspérée par sa condition. Elle mesure le fossé qui la sépare de la réussite de M. Walter. Elle revoit Karol et alimente l'espoir de quitter avec elle ce pays pour vivre ailleurs en
bonne bourgeoise.
La journée de travail se passe entre deux solitudes. On n'entend que le tap-tap des doigts sur les touches. Walter fait de son mieux pour rester concentré. Par moments, son
esprit vagabonde. Il observe alors Betty, ses mains blanches et fines s'activent sans enthousiasme sur le clavier de la machine à écrire. Sentant qu'il l'observe, Betty lève la tête
et lui rend un sourire couleur grenat.
Dix-huit heures. Le bureau s'anime. Betty rabat rapidement la housse de la machine à écrire. Elle met de l'ordre dans ses papiers. Puis, elle prend son manteau. La
voilà au grand air, soulagée de fouler le macadam. Elle saute dans le tramway, naviguant entre un grand gaillard costumé et un ouvrier du bâtiment. Betty regagne tous les soirs sa
petite maison miteuse de l'ouest de la ville, située près des usines de textile. Dans ce quartier, la pauvreté coule comme une source : maisons délabrées, odeurs de bacon frit et de
cigarettes, les femmes crient, les hommes sifflent, les enfants pleurent.
Aussitôt le souper ingurgité, Karol s'installe sur le perron avec Jimmy, jeune rebelle de vingt-deux ans, pourvu d'une musculature juvénile. Malgré leur jeunesse, Karol et Jimmy sont à la
croisée des chemins qui ne mènent nulle part. " Sont-ils déjà dépouillés de toute illusion ", songe Betty. Refusant de s'avouer vaincue de ce destin sans horizon, Betty franchit la
frontière. " Demain, en quittant le bureau, j'irai au coffre et je prendrai ce qu'il faut, sans plus, pour nous offrir une traversée vers la Jamaïque. " Elle s'imagine dans une villa
jaune-ocre fleurie de bougainvilliers avec le séjour ouvert sur la piscine. De nombreux oiseaux égaient le jardin. Revenant à sa cuisine, Betty s'installe confortablement pour écrire
à M. Walter.
Malgré son indifférence et son allure taciturne, Walter lui apparaît ce soir plus proche et fragile. Elle se rappelle le regard de cet homme, déjà une ombre, avec, pour solde de tout
compte, un simulacre de bonheur : pavillon coquet, pelouse bien léchée, épouse indifférente, marmaille bruyante, chaussures cirées. La vérité de ses sentiments éclate au visage de
Betty. Une chaleur rougit ses joues comme celles d'une jeune fille. Un léger vertige la fait tanguer sur sa chaise. Son sourcil se relève, tel un accent circonflexe, sur un mot
à peine achevé. " Et si je lui proposais de partir ensemble, avec Karol et Jimmy ? " Betty se cramponne-t-elle à l'amour, à la stabilité ou à la loyauté ?
Le réveil criard résonne dès six heures chez les Lennixon. Walter prend son petit déjeuner, accompagné de son journal, de ses meubles et de ses habitudes. Quittant le domicile
conjugal, il se dirige, comme chaque matin, à son agence. Le pas de Betty, plus rapide et sonore, le fait sursauter. Betty traverse la pièce et se campe devant lui.
- Walter, j'ai quelque chose d'important à vous dire.
Surpris d'entendre son prénom, Walter lui indique le siège à côté de son bureau. Elle y prend place et lui déballe un flash-back de sa vie. Sa voix résonne tel l'écho d'un éboulement
de pierres allant droit sur la vallée.
- Depuis des années je partage votre vie en tant qu'assistante. Je vous connais mieux que personne et je sais vos sentiments à mon égard. La routine ne suffit plus à masquer la
déroute de nos vies. Brisons la montagne de nos peurs. Partons ensemble. Loin d'ici. Vivons enfin heureux dans le désir et la liberté.
Walter examine comme un nouveau-né le visage de Betty. Ses cheveux d'ébène, son teint de nacre perlé, ses yeux noirs et profonds le séduisent. Il se voit dans un miroir, l'image même
du zèle et cela le répugne. Jusqu'à maintenant, seul son travail rythme sa vie. Partir ou rester ? " Faites vos jeux, rien ne va plus ! " Son existence se joue comme au
casino. Fraîcheur d'une passion amoureuse, seconde jeunesse, voyage insolite, sa décision prise, il misera tout son pactole sur un nouveau départ.
- J'ignore le sens du mot liberté mais je veux devenir maître de mon destin. Partir, au risque d'éprouver de la honte d'abandonner tant de liens qui me retiennent sous la
contrainte. Pour la première fois de ma vie, je décide d'agir sur les événements et non plus de les subir. Oui, je partirai avec vous Betty. Nous cheminerons peut-être un court
instant ensemble, voire davantage. Quelle qu'en soit l'issue, ce voyage nous permettra d'avancer, sans illusion et avec volonté. Une seule règle à respecter entre nous, le bonheur de
l'autre passera avant tout.
Plusieurs secondes s'écoulent. Une coulée de soleil glisse, donnant au parquet un avant-goût tropical. Demain, il aura quitté cet océan d'ennui. Ce soir, il passera sa dernière
soirée au foyer avec ses enfants, telle la fin du spectacle. A l'aurore, il prendra sa Ford Frégoli en direction de l'aéroport. Le scénario bouclé, Walter prend une bonne respiration.
Il regarde pour la dernière fois son bureau. Il se lève, ses jambes tremblent de timidité. Souffle coupé, Walter se dirige vers Betty. Il s'approche de la fenêtre, lentement,
très lentement. Claquement sec, il ferme le store.
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