Dimanche 25 novembre 2007

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Crédit photo Ph Léon 2000 

Ellis et Johanna ont leur fils en Irak. Fiers de leur progéniture, le drapeau américain flotte devant leur pavillon de banlieue de Lowell, Massachusetts. Leur fiston de vingt-deux ans, John, revient au pays en permission. Enfant doué pour la musique, un goût prononcé pour la médecine, le paternel insistait pour qu’il s’engagea dans l’armée. De père militaire, de mère absente, ou mieux faisant acte de figurante, que pouvait-on attendre d’un jeune badigeonné de patriotisme, emmuré dans un silence en guise de désespoir ? Que de s’incliner sous le diktat du père caporal ! Oui, le peuple américain a une mission universelle : répandre la démocratie à travers le monde. Terreau de la liberté où chacun peut se faire une place au soleil munie de sa volonté et de son courage.

" Self made man ", disait-on ;  " Join us ", renchérissent les militaires recrutant dans les universités, les agences de placement, dans les gymnases.  Partout, dans la moindre banlieue, sur les autocollants posés sur les pare-brise des voitures, l'étendard américain s'affiche, de quoi rêver de devenir un héros, une star.

Ainsi John partit en Irak.

- Où est-ce ?  lui demanda ses parents.
De toute façon, il rentrera tous les trimestres.  Espérons !  Ne part-il pas avec la meilleure armée du monde ?  Après neuf mois sur le terrain, John sombre peu à peu dans l'indifférence, le délire, la peur coincée au creux de son estomac.  Dans sa tête, il entend sans arrêt des tirs, des cris, des rigolades, une radio.  Il sent l'odeur de la cocaïne dans le 4x4, à fond la défonce avec Peter et Max.  Inutile de tirer de sang froid.  Plutôt incapable de lancer un mortier sur des villages endormis, des gamins fuyant les chars.  Et pourtant, la chimie fait des miracles pour ne pas dire des ravages.  Voilà John après un snif de poudre blanche rigolant sous le feu d'artifice des roquettes, faisant du slalom avec son véhicule qui écrase au passage toute forme de vie.  Le lendemain, le réveil.  Prise de conscience de la boucherie.  Puis, la descente aux enfers.  Nouvelles expéditions noctures et recommence la soirée macabre.

Retour d'Irak.  John en permission.  Dans la toilette d'un bar aux abords d'autoroute, son visage dans le miroir se perd dans la buée qu'il émet de sa bouche rendue aigre par l'alcool.  Est-ce un jeu de gamin ou se cache-t-il ?  Dessine-t-il des ronds dans l'eau sur toute la surface de la vitre avant de couler ?  Ses rêves se fissurent comme un puzzle dont les morceaux dispersés aux quatre coins de la planète rendent illusoires toute réussite.  La glace devient un banc de brouillard épais.  John recule d'un pas, son coeur crie, un gouffre se creuse dans ses racines et avale son identité.  Il s'arrête, inspecte ses cicatrices, tend le cou et plisse les yeux afin de distinguer une émotion tapie dans le sillon de ses traits tirés. Sa barbe drue lui donne l'impression qu'il porte de fines aiguilles de métal qui percent son âme.  Des ombres apparaissent - la mort devant et derrière lui.

" Que suis-je devenu ? "  Ainsi, John se retrouve en tête à tête avec lui dans un trou perdu de l'Alabama loin des siens.  Va-t-il revenir au bercail ?  Le bercail, son régiment ?  Va-t-il rejoindre le nid familial ?  Que dire à ses parents des beuveries, des amphétamines, des atrocités qu'il a commises suite à un shoot ?  " De votre gamin, que reste-t-il ? "  Ses cordes vocales vibrent sans prononcer un mot.  Un appel au secours écrit à même la buée   " Pa, sort-moi de ce merdier ".  Silence radio, friture sur la ligne.  John retourne dans la salle où il sera un de plus parmi les perdus, les décalés, les disjonctés dans ce vaste pays que sont les Etats-Unis.  " Mais où est donc passée mon étoile ? " maugrée-t-il avalant sa capsule d'ectasie.

CBS News.  Extrait publié dans Le Monde, édition du 15 novembre 2007 :  "Une véritable "épidémie de suicides" sévit chez les anciens militaires américains, avec 120 morts par semaine, révèle une enquête de la chaîne de télévision américaine CBS.  Au moins 6 256 personnes ayant servi dans l'armée ont mis fin à leurs jours en 2005..."

Par M. Champagne - Publié dans : Nouvelles
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