Gouttes de rosée
sur les brindilles d’herbe
au loin les mâtines
Ce texte s'inspire d'un personnage, le commissaire Rovère dans la série "Boulevard du Palais" interprété par Jean-François Balmer.
Lacey reste debout avec sa gueule des lendemains désenchantés, sa barbe drue aussi piquante que des dards enfoncés dans sa chair. Surnom
qu’il se donne de par son attirance pour les landes écossaises envahies de brouillard et d’humidité, Lacey, alias le commissaire Longuet, n’arrive toujours pas à sourire à son reflet
dans la glace. Sans crier gare, Lacey aussi lassé qu’une laisse sans chien au bout de la corde, tente de guerre lasse de s’accrocher encore une fois à une nouvelle quête de la vie. Il aime
flâner au square du Vert-Galant, sur la pointe ouest de l'île de la Cité, traînant ses pieds vagabonds. Il savoure les rayons de soleil si maigres soient-ils à l’horloge d’hiver, cinq heures
tapantes. Ah ! sentir cette chaleur sur sa peau trouée comme une éponge dont il ne reste que les glaçons au fond du verre de whisky. Les derniers visiteurs du soir s’attardent dans le
parc : une femme chargée de sac et son gamin rentrent au bercail, un vieux donne à manger aux pigeons avant de regagner son logis, un mouflet fonce avec sa trottinette vers la sortie.
Lacey s’arrête au milieu du chemin, les mains dans les poches et fixe le bouleau droit devant lui. La noirceur commence à tomber, les oiseaux gagnent leur nid, seul le bruit des voitures au loin
anime le décor. Tout semble figé dans la frêle clarté du jour entre chien et loup. Rejaillit dans sa mémoire le visage de cette épouse partie depuis belle lurette avec un camarade de promo sur la
côte des amours frivoles. Une onde de bonheur, trois petits tours et puis s’en vont. Seul, Lacey reste sur le quai et tente de rappeler sa douce qui fut jadis une moitié. Envolées les
illusions, il passe ses soirées avec madame désillusion veuve joyeuse d’Offenbach.
Son travail à la PJ lui fait côtoyer des vies qui ne demandent qu’à vivre avec grand éclat ou sur un écran
plat, le tout saupoudré de malhonnêteté, cocktail Molotov garanti. Des mécréants, des lâches, de pauvres imbéciles aux paluches plus ou moins couvertes de sang. Sa vie ? elle ressemble
à s’y m’éprendre à ces travailleurs clandestins tapis dans l’obscurité rêvant de ciels étoilés, de soleil doré au zénith dans les dédales du Sentier. Il
poursuit sa route et s'arrête au 36 quai des Orfèvres. D’où lui vient cette lassitude qu’un passant l’œil attardé
sur les promeneurs nocturnes détecte à la démarche lancinante et chancelante de notre commissaire ? d’une déception amoureuse ? d’un adultère inavoué ? ou tout simplement de
l’usure ? Usé, usure, Lacey repasse en filigrane la définition de son dictionnaire imaginaire : qualificatif pour désigner une maladie dont les symptômes à peine décelables pénètrent
timidement au cœur de l’âme. Disparaissent les sourires, l’ardeur des sentiments, le goût de parler, d’échanger, de vibrer. Au fil des jours, des mois, des années, le mal prend ses aises au coin des alvéoles de l’organe du cœur
et s’insinue dans le souffle de la vie rendant la respiration difficile, chaotique, saccadée. Description qui sied à notre Lacey dirait son
collègue Larousse ou feu le petit Robert. Le voilà au milieu du gué ne sachant s’il convient d’avancer ou bien retourner au
port ou encore rester là, coi, à regarder la Seine, ce serpent de mer aux eaux grises sans Nessie dans son lit. Doit-il se mesurer aux quarantièmes
rugissants à l’image de son divisionnaire ? Mener bataille aux cinquantièmes hurlants, soit à tous les ténors de la justice ? L’expérience ne suffit
plus pour continuer ce voyage au bout de soi. Un bourdonnement, suivi d’une détonation attirent son regard. Croisant la lumière d’un réverbère, Lacey remonte le courant lentement jusqu’à la voûte
étoilée. Attrait de deux corps célestes – les astres et celui de notre commissaire – reconnaissance en orbite d’où émerge un choc thermique en l’absence
d’OVNI et de Duchovny, son acteur préféré de la série La vérité est
ailleurs.
Une voix intérieure jaillit
de son crâne dont les intonations résonnent jusqu’à ses tempes. Cette voix qu’il reconnaît sans peine est celle d’Athéna, déesse de la raison, à la tonalité monocorde et rassurante : «
à chacun d’assumer son humanité avec ses limites, ses craintes, ses faiblesses et sa force ». Sa force ? la sienne demeure étouffée depuis moult déboires. Alors, Lacey s’accroche au
portrait du jeune homme qu’il fut et tel un peintre procédant par touches successives ajoute du grisé à ses cheveux, creuse des sillons sur ce visage fatigué et buriné, dessine des vallons autour
de sa taille, des valoches sous les yeux sans projet de voyage. Toujours ce poids de l’amertume qu’il traîne sur son dos. Continuant son chemin, il poursuit sa promenade jusqu’à la place
du Châtelet et s’assied au bord de la fontaine. Les deux jambes perpendiculaires, talons plantés dans le sol, notre commissaire
inspecte les touristes, les jeunes rappeurs, les spectateurs sortant du théâtre, les Velib’ zigzagant au radar. Lacey se sent bien, entouré de cette foule qui s’agglutine sur le rond point, puis
se disperse sans lui accorder la moindre attention. Il sort péniblement de sa poche une fiole d’eau de vie rouspétant de sa maladresse « pas bon pour le vol à la
tire », pense-t-il et redevient l’espace d’un moment ce Jack Kerouac malgré sa rondeur et ses cinquante balais, sur les routes de sa ville à défaut de la 66 qui traverse les Etats-Unis
de bout en bout. Il avale une rasade, ferme à demi ses yeux pétillants d’allégresse, sourcils en arc de flèche, tactique de ses
interrogatoires. Sa première affaire : échec monumental dont il sortit écorché, un innocent accusé à tort. Des gardes à vue, des poursuites contre les malfrats et la mafia, des mises en
accusation, les négociations ardues avec madame la Juge pour agir à sa guise comme il le souhaite. Le tout mijoté sous des braises pendant vingt années durant lesquelles Lacey se forgea une
coriace carapace aussi dure que celle du cuirassé Potemkine. « Ne pas sombrer, uniquement tomber dans un spleen uniforme et invariable comme le Boléro de Ravel. Le même rythme
répété cent soixante neuf fois, je répète, [il épele le nombre] cent soixante neuf fois. Du pur Longuet enfermé dans cette durée avec les éprouvés »,
clame-t-il fixant ses chaussures.
Un sourire se dessine sur sa bouche charnue trop longtemps esseulée. Les lèvres du commissaire rêvent et remuent fébrilement sur les notes de jazz qu’il fredonne.
Une trame du célèbre pianiste Novecento qui navigua sur l'Atlantique sans jamais quitter le navire Virginian lui redonne une étincelle d'énergie. A quoi, à qui
songe-t-il ? Le commissaire valse sur l'océan, roule avec la houle, tangue dans le reflux des vagues. Dans sa rêverie, il entend les bruits de la cité. Chacun prend place dans
l’amphithéâtre. Sur quel sujet ? N’importe. Une Minerve romaine s’installe aux premières loges, grande, les traits calmes, une peau diaphane, plus majestueuse que belle. Sa tête touche le ciel. Munie d’une lance et d’un bouclier en peau de chèvre, elle s’avance dans l’arène pour lutter contre les
géants. Elle plonge son épée dans la poitrine de sa première victime, Pellas, le divisionnaire. Quant à son second adversaire, Encelade, elle l’immobilise en lui jetant la Sicile sur le dos de
madame la Juge. « L’esprit conjugué à la force», marmonne-t-il.
Vos commentaires