Soleil rond et chaud
Se couche à l’horizon
Un rayon vert !
Crédit photo Ph. Léon, 2005
Quinzième jour du septième mois du calendrier lunaire. Dès l’aube, le chant des coqs chasse les rêves de Liu, jeune paysan d’un village situé dans la province du Fujian, au sud-est de la Chine.
D’un pas ensommeillé, il se dirige vers l’unique pièce de la maison assez grande pour recevoir la famille de cinq enfants, ses parents, ses grands-parents et le chien sans nom. Il s’assoit pour
avaler son bol de riz avant de partir à la plantation. Cric ! crac ! les petits pas rapprochés d’une dame à moitié courbée courent sur la natte qui recouvre le sol. Sa mère lui sourit, la bouche déjà verte de feuilles de thé. Dans un baluchon, elle tient son nouveau-né d’une main, de l’autre elle glisse sur son dos un
panier d’osier plein de bois. Aussitôt le déjeuner terminé, Liu enfourche sa bicyclette. Il rit à pleines dents, grisé par le vent et laisse dans la bruine du matin la cohue des poules et des
chèvres, la ribambelle de gamins, la fine ombre sur le sol des femmes allant à la rizière.
Le
voilà à nouveau plongé dans un songe dont il joue le premier rôle sans prendre garde au chemin qui zigzague droit devant. Dans sa course, il n’entend ni le martellement des marteaux et des scies,
ni la mélodie des aiguiseurs de couteaux. A peine jette-t-il un œil sur le jaune éclatant du colza dans les champs et sur les lotus à huit pétales. Sent-il les cerisiers en fleurs ? se
rappelle-t-il le goût des gâteaux de lune? Les grains de sable tournent en des spirales de joie autour de lui.
Un vieil homme traverse la route et l’observe. Il plisse les yeux pour mieux distinguer
cette jeune silhouette qui semble voler. Phan, âgé de quatre-vingt hivers, fait figure de sage. Reconnu pour sa loyauté et sa maîtrise des livres classiques, nul n’ose lui manquer de respect. Le
dos voûté, il passe ses doigts dans sa maigre barbichette et marche à la cadence grelottante d’un vieillard. Il se dirige vers la forêt comme tous les matins pour célébrer les arbres vénérables.
A genoux sous un érable Phan médite. Ses lèvres minces comme une pelure d’oignon tremblent. « Le Ciel
a ses raisons, la Terre ses richesses et l’Homme la culture », murmure-t-il. Fin du recueillement, il se lève avec difficulté, ses genoux frétillent sous l’effort. Phan retourne chez lui pratiquer le rituel du Gon Fu cha, infusion dans une eau bouillante de feuilles de thé du « Wu Long », nom chinois qui signifie
« Dragon Noir », jusqu’à ce que le monstre sommeillant s’éveille.
Liu surgit dans un tournant. Sa chemise blanche gonfle comme la voile d’un bateau. Debout sur son vélo, son corps
claque face à la brise. Liu rêve : le monde s’ouvre à bâbord avec ses grandes tours comme dans la capitale, l’espérance à tribord. Il pédale
tant et si bien que des continents défilent grandeur nature dans ses pensées. La roue du temps rayonne à vive allure : le présent déjà trépassé,
les passés lointains, un futur s’annonce. Bang ! la jeunesse et la sagesse se heurtent. Liu accroche
Phan avec sa bécane, le vieil homme recule de trois bonds et vacille. Liu freine, se tourne vers Phan. Ce dernier lui fait signe de la main de poursuivre sa route. A la sortie du hameau, Liu s’arrête sous le panneau
publicitaire et allume une cigarette. Dans le silence matinal, Liu voyage en observant le visage de cette jeune fille sur l’affiche, peau soyeuse, yeux couleur de
l’océan.
Crédit photo Ph. Léon, 2005
Sa main caresse sa joue l’invitant à une tendresse à partager. Il reste un long moment sans bouger, à fixer cette déesse espérant qu’elle jaillira du
tableau. Pour aller à sa rencontre, Liu appelle le Dragon de toutes ses forces pour qu’il libère cette beauté ou que lui, Liu, paysan chinois, puisse
traverser les pics vertigineux des montagnes, ces éléphants couchés. Une voix chevrotante l’interrompt. Phan s’avance lentement aidé d’un bâtonnet fait de longues feuilles
d’achillée.
- Il ne suffit pas d’implorer le Dragon pour que tes désirs se réalisent. Je vois bien que tu tends l’oreille vers cette étrangère
guettant un mot, une parole. Tous les jours, tu t’arrêtes devant ce carton sans vie, un long moment. Dans ta tête, tu inventes un livre plein d’images, des personnages envahis par leur
passion. Mais il n’y a pas de place dans tes pages pour la connaissance et la compréhension du monde.
Surpris, Liu se retourne et interroge le vieux sage, les sourcils froncés.
- Que dois-je faire ?
- Pour parler à cette inconnue, tu dois utiliser les ressources du Ciel et de la Terre, parler plusieurs langages, te familiariser avec d'autres cultures.
Liu eut un rire bref.
- Tu doutes Liu ? Regarde-toi, déjà à ton jeune âge, tu es comme une perle qui a perdu tout son brillant.
Ce panneau t’ouvre une porte pour observer le monde, le connaître, agir sur lui pour assurer à tous une période de paix. Mais le savoir ne suffit
pas, ton cœur doit grandir et ton esprit s’ouvrir. Tu seras un jeune homme comblé si la nature guidera encore et toujours ta vie : te baigner dans la
rivière à la fin du printemps, sentir les arômes des fleurs après les grandes crues, rentrer à la maison en chantant, apprendre et sentir, apprendre
et voir, apprendre et partager.
Liu écrase son mégot et incline la tête. En selle, il se dirige vers la maison de l'instituteur et tourne le dos au chemin de la plantation. Il salue d'un geste de la main Phan sans se
retourner. « L’éternité
d’un jour meilleur s’annonce », se dit-il. Traversant les plantations de thé, il hume l’odeur des feuilles fraîches ; au village, des
hommes jouent au mah-jong accroupis sur le trottoir, il grimace à la vue d’un défilé militaire. Au même moment, sur un plateau de télévision en
France, Alain Peyrefitte annonce son nouveau livre « Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera ». Au jardin du Luxembourg,
une jeune fille savoure le thé « Dragon Noir » aux arômes de fleurs et d’agrumes. Une sensation de plénitude envahit sa
bouche.
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