Printemps japonais
Tombent les fleurs de prunus
Pas un bruit, seul !
Crédit photo Ph Léon 2006
Posant le pied sur la piste de l'aéroport de Gaborone, Michel Janbart se cache le visage à l'aide de son porte-documents pour se protéger du sable. Invité par l'université du Botswana et l'Unesco, Me Janbart dispensera une formation à l'application des droits des minorités culturelles en tant que spécialiste. Le sujet devient critique compte tenu des expulsions régulières des Bochiman de leurs terres ancestrales situées dans la réserve du Kalahari central. La situation ne cesse de se dégrader au point d'alerter les instances internationales.
L'Afrique.
Michel Janbart en rêve depuis sa découverte sur l'origine de ses ancêtres, anciens esclaves ([1]). Parcourir les savanes parsemées de buissons épineux, de mopanes et
d'acacias, entendre craqueler ses pas sur les lacs asséchés sans rivage. Mais avant de s'offrir des vacances, Michel découvre au fil des semaines la
ville de Gaborone, capitale du Botswana. Cette agglomération de 186 000 habitants située à la frontière de l'Afrique du Sud, ne ressemble pas à une
cité historique telle que Rome. Les édifices fusent du sol pêle-mêle comme des termitières. De larges
avenues bordées d'échoppes de tôles ondulées et de toiles défraîchies avoisinent des centres commerciaux et des boutiques de mode. Des tours
d'immeubles donnent une allure occidentale à ce capharnaüm d'architecture. Certains édifices garnis de façades de verre opaque emmagasinent la chaleur
ajoutant un effet de serre à la température environnante.
Au tournant de l'Independance avenue, Michel enfile les ruelles évitant de justesse les ânes et les vaches. Les marchés étalent les fruits, légumes, casseroles, savons, miroirs, chaussures... Une foule bigarrée
s'agite. Des paysans vendent leurs récoltes, des jeunes déambulent avec leur radio portée à l'épaule, des touristes en ballade prennent des photos.
Des femmes vêtues de robes panachées portent un chapeau digne d'une coiffe d'un Amiral.
Crédit photo Ph Léon 2006
Sous des toits de jute, des couturières entourées de collines d'étoffes aux motifs géométriques s'activent sur des machines à coudre. Partout, la foule traîne la savate, sourire aux lèvres. Elle déambule avec lenteur à l'ombre des murs chauffés par le soleil malgré les klaxons des voitures.
« La terre n'est pas un pays», se plaît à penser Michel qui se promène avec nonchalance, chemise retroussée et sac en bandoulière. Sa chevelure blonde aux filets grisonnants attire les regards. On le voit échanger des salutations en anglais avec des marchands, serrer la main sans retenue en chevauchant les étalages. Au passage, il n'hésite pas à baragouiner quelques mots en Tswana, langue parlée par la majorité des Botswanais, provoquant des cascades de rire autour de lui.
Quelques semaines après son arrivée, Michel revoit un ancien camarade de faculté, Pierre Genest, installé à Gaborone depuis plusieurs années. Pierre dirige une agence de voyage qui organise des safaris animaliers. Les deux hommes fidèles à leur amitié de jeunesse se transmettent chaque année des voeux par courriel. La quarantaine bien amorcée, agitée d'une nervosité légendaire, Pierre conserve un corps bien en chair bronzé cannelle. Il ne reste d'une chevelure dense et bouclée qu'une auréole de moine autour de son crâne. Son ventre proéminent fait penser à une bedaine de cétacé. « Il doit picoler à l'oeil » pense Michel.
- Alors, tu te décides à sortir le nez de tes plaidoiries et à venir te frotter à de nouvelles aventures au fin fond de l'Afrique, dit Pierre tirant sur son cigare, les yeux pleins d'allégresse.
- L'idée me réjouit de
découvrir le bush en ta compagnie. Je termine dans quelques jours mon séminaire. Il me reste six jours de congé avant de rentrer en Italie. Peux-tu te libérer une semaine et
m'initier aux folles nuits de la brousse ?
Michel rit en posant sa main sur le bras de son copain.
- La période est calme en ce moment même si les affaires se portent plutôt bien. Je te propose Michel une immersion totale avec les fauves et les moustiques dans le parc du Chobe et dans le Kalahari. Une fin en apothéose : le survol du Delta de l'Okavango, ce fleuve qui n'atteint jamais la mer et se perd dans le désert. Des soirées autour d'un feu de camp arrosées d'un bon vieux whisky écossais en souvenir de nos folles fiestas. Qu'en penses-tu ?
Deux jours plus tard, notre duo sautille dans un 4 x 4 aux amortisseurs ayant rendus l'âme depuis belle lurette. Le véhicule pourvu d'un pare-brise poussiéreux, ouvert sur tous les côtés, zigzague sur la piste sablonneuse. Bourrée de sacs plastiques, cartons, pneus de secours, équipements de camping, jerricane, la Land Rover roule à pas de tortue.
Crédit photo Ph Léon 2006
Quatre heures de route à sauter comme dans une poêle à frire. Enfin, du macadam ! Repos bien mérité pour les lombaires. Ils arrivent à la tombée de la nuit à Thebe Camp, camping public situé dans la région de Kasane sur la route de Chobé. L'entrée dans le parc s'effectue en contournant une vaste clôture en fer digne d'une installation militaire. Premier virage à gauche un peu brutal, l'emplacement réservé à leur attention surgit sous les gyrophares de la jeep. Nulles bêtes sauvages à l'horizon mais une profusion de bipèdes bruyants assommés par des litres de bière. Clic-clac ! A peine débarqué, Pierre ouvre l'arrière de la jeep et prend d'un geste rapide le sac de tente. D'un ton vif, il s'adresse à Michel.
- C'est là que nous nous installons pour les deux prochaines nuits.
Michel regarde tout alentour sans piper mot : des arbres frêles et des arbustes pliés sous un amas de poussière, une fine couche de terre sans herbe, un bloc sanitaire caché derrière les broussailles. La voie lactée brille dans la nuit noire éclairée par les phares. Vite, il faut monter la tente. Déplier la toile, ériger les piquets, « merde, je me suis pincé un doigt » maugrée Michel, tenter désespérément de solidifier le tout dans un sol instable, installer les lits de camp, entrer les sacs de couchage et les valises, défaire quelques cartons. Ouf ! Opération terminée. Mais non, il faut chercher du bois mort et allumer le feu pour préparer la cuisine. Vingt-deux heures et rien à se mettre sous la dent. Michel se demande s'il s'agit de vacances ou d'un stage d'endurance. A voir Pierre s'agiter avec efficacité, il sent une légère pincée à son orgueil qui lui rappelle ses premiers balbutiements au ministère de la Justice. La table dépliée et les deux chaises sorties, les voilà attablés ouvrant des boîtes de conserve, ceints d'une lampe frontale.
Le dîner mitonne sur le feu de bois. Tête pliée vers l'arrière, Michel frotte ses cervicales endolories regardant les cieux. Il dessine du bout des doigts la Croix du Sud se rappelant ainsi le pourtour du visage de son épouse Lucrèce. Gloup ! Pierre débouche une bouteille de Cutty Sark et offre un verre à son ami.
- A la tienne.
Premier contact intime après plusieurs années, la gêne se déchausse. Pour faire disparaître le silence qui pointe, Pierre raconte une légende du Botswana d'une voix enjouée. L'histoire terminée, plus aucune parole ne fuse. Seul le bois qui fume rompt la pause d'une note stridente. Les deux hommes se regardent esquissant un sourire, ravis de se retrouver. Au bout d'un moment, ils ne savent plus s'ils rêvent ou s'ils sont éveillés dans ce lieu où l'amitié les réunit. Derrière les buissons, un éléphant les regarde et poursuit son chemin.
[1] Voir « Secret de famille » nouvelle publiée sur mon blog.
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