Gouttes de rosée
sur les brindilles d’herbe
au loin les mâtines
Les mots déboulent, s’entrechoquent, jaillissent à gorge déployée pour rebondir comme une grenouille dans la mare.
Crédit photo Ph Léon 2004
Elyse, souffle coupé, entend les gargouillis de son estomac résonner dans la salle de réunion. Un court instant, son regard parcourt la table ovale : visages allongés, arrondis, joufflus, blêmes, rougeâtres, violacés, dos voûtés, calés dans les fauteuils. Bref, une mosaïque digne d’un Miro. Et que dire de ces jeux de pieds qui se trémoussent sous la table. De ces jambes qui se croisent et se décroisent selon la tonalité de l’orateur. De ces avant-bras posés en signe de croix sur des poitrines aux formes arrondies, duveteuses ou aux torses bombés.
Soudain, une voix émerge d’un personnage en croûte de sel assis en bout de table. Vite, le chœur saute sur les mots qui rebondissent à tour de rôle pour finir en un adagio sans
moderato. Cacophonie générale, le nez pointu d’un participant picore le tableau de bord et tambourine en une cavalcade de
phrases. Aussitôt, les rouge-gorges se mettent à becqueter dans le nid douillet d’un projet perdu dans l’espace temps de la complexité des
développements. Eurêka ! Une lumière jaillit sous le crâne auréolé d’un
maître-conférencier. Il se lève, dessine quelques traits sur une page blanche et lance à la volée une flopée de farces et attrapes. Les rires fusent comme des feux d’artifice, survolent les cahiers et les ordinateurs, heurtent le plafond et retombent pour rebondir dans une seconde
lancée. Les crayons au repos, les pieds dansent, les bouches se délectent, les cheveux dodelinent. Tous
se mettent à caqueter au gré du répertoire du verbe. Les mots gras, scabreux, les œillades langoureuses décollent comme des fusées pour dévêtir le
stress qui ronge les habitants de la tour. La conclusion se perd dans la cohue. Ni passé, ni futur,
seul le présent bat le rappel.
Deux heures passent à ce rythme. Elyse décide que la séance est terminée. Dernière œillade, elle vide son gobelet de café, bredouille quelques excuses, quitte son siège, direction la sortie. Dehors, l’air frais l’apaise. Enfin, la liberté de vagabonder dans ses pensées, sans la lourdeur d’adultes en récréation, pardon, en réunion, lui ouvre l’appétit. Derrière la vitre, dans cette salle des mots perdus, des têtes oscillent, un cou se tend pour regarder à l’extérieur, quelqu’un allume. Le bocal devient lumineux dans le soir qui tombe. Les mots coulent étouffés dans la traînée lumineuse du réverbère.
Vos commentaires